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Jour -1, Lundi 16 mars

Il est 20 heures et le Président m’apprend que la France est en guerre. Très bien, s’il le dit, autant que je vive la période comme si c’était le cas. Je m’autorise tout de même à déguster un butter chicken succulent avec son nan au fromage et son lassi sucré… Le pays entier, lui, se retrouve donc confiné, et il est demandé au peuple de rester cloitré, aux commerces de fermer, et aux gens de s’éviter totalement. Pour moi, cela ne change évidemment rien. Je suis confiné depuis dix ans. Je vis sous ces conditions depuis si longtemps… Pour beaucoup, la véritable guerre semble être celle-ci, intime : ils vont se retrouver avec eux-mêmes, forcés, obligés, comme attachés face au miroir… C’est plus de la torture qu’une bataille mais cela reste, il est vrai, la guerre. Macron est très bon, comme d’habitude. Il continue d’être beau également, malgré son mandat éprouvant ses cheveux restent accrochés sur son crane comme refusant de le calvitier comme les autres politiciens. Sur jeuxvideo.com, la bataille, pour le coup, fait rage, sur les forums, entre les « YRR » et les « YKK » : Le Monde a maladroitement essayé de rendre compte de cette opposition numérique dans un article sans vraiment parvenir à l’exposer sans tomber dans le ridicule du vieux qui veut faire jeune. Les « YRR », c’est-à-dire les « yorarien », sont persuadés que la psychose est démesurée, que le coronavirus ne tue pas plus qu’autre chose (les escargots d’eau douce étant l’exemple favori) et même plutôt moins, et que la crise va passer rapidement sans que le bilan ne soit catastrophique, alors que les « YKK », c’est-à-dire les « yorakekchose », eux, préparent d’ores et déjà les sacs de survie… Personnellement, je suis un « YRR » sanitaire solide avec néanmoins la conscience qu’il se passe socialement quelque chose d’extraordinaire et d’indéniable.
     Déjà, dès samedi soir, alors qu’Edouard Philippe avait annoncé la fermeture des restaurants (je sortais de chez « Johana’s Fish & Chips », le meilleur de Paris), j’avais vu, à peine trente minutes plus tard, les rayons de mon Monoprix dévalisés, les pâtes toutes achetées : ridicule de panique auquel je suis étrangement comme habitué. La situation est historiquement inédite pour le monde très moderne et j’ai pourtant la sensation d’une suite logique, d’un écoulement fluide, ou plutôt d’une habitude, comme si nous avions déjà pu vivre les réflexes de cette population nouvelle, encore et encore. Le peuple ne réagit pas très différemment qu’après un attentat. Le lendemain, le dimanche, une fois la panique idiote calmée, avec le soleil superbe, on a compensé : tous dehors ! Au parc ! Dans la rue ! Plus que jamais, il fallait sortir ! Même pas peur ! Le virus ne va pas nous empêcher de baiser, de sortir, d’être en terrasse ! Foule au marché, sur les quais, on se prélasse à mort ! L’ignorance, l’égoïsme, la fausse défiance face aux institutions qu’on écoute en réalité comme on écoute ses parents, petits, tout cela se mélange une fois de plus, et la moindre mesure, la moindre nouvelle réalité, même la plus mondiale, même la plus dangereuse, liée à la santé, se transforme en une sorte de jeu : on s’attèle à dématérialiser et à dévitaliser le plus possible quelque chose d’invisible et de morbide par nature. Pendant ce temps, les élections municipales se tiennent, pour rien, comme toujours…
     Toujours est-il que ce lundi soir, le pays est à l’arrêt, enfin ! Macron promet 300 milliards d’aide (les Gilets vont-ils adorer leur pays d’un coup ?) pour les commerces qui doivent fermer : il va prendre en charge les loyers, payer les indépendants, réquisitionner les hôtels pour la santé, et surtout il interdit à ses chers concitoyens de sortir sans avoir une bonne excuse. On y est ! Mardi midi, fini le cirque ! L’armée et la police sont déployées pour faire respecter le mot d’ordre : plus personne dans la rue, et surtout plus de contact entre êtres humains ! Le monde fantasmé ! Le monde moderne poussé à son extrême limite, celle qui va tout exposer, celle que personne ne verra pourtant, celle qui va donner un peu plus de poids encore au livre sur lequel je travaille depuis des mois : tout va fermer, il va être officiellement proscrit de se toucher, de s’approcher, de se rencontrer physiquement, de se divertir dehors, de traîner, et rien ne va changer profondément pour autant, rien ne va manquer à personne, si ce n’est en surface, par impression, par envie de faire semblant, par habitude. On va se rendre compte de l’univers d’impressions dans lequel on baignait, ce mirage géant… L’impression d’une importance du travail, de l’interactivité sociale physique, de la rue, de la politique, des amis… Et ce n’est pas tellement que le virus mettrait en exergue un mensonge profond, c’est plutôt qu’il illustre comme le lien numérique a remplacé le physique, sans tant de perte, d’après moi. Si je peux être le premier à regretter la disparition, trop souvent, d’autres réalités, plus charnelles, irremplaçables, je suis le premier défenseur de celle-ci, et je m’amuse beaucoup de la voir devenir officiellement obligatoire avec, pour les sujets soi-disant victimes, cette fausse douleur liée normalement à une révolution qui, ici, n’est pas, puisque ce qui est instauré pour ce confinement n’est rien d’autre que ce que tous vivent et désirent tant depuis si longtemps : un monde égoïste, individualiste, où la solidarité se fait derrière l’écran, et où les âmes peuvent échanger sans avoir besoin de se regarder au fond des yeux, un univers où la notion dominante, intégrée, habituelle, importante, c’est le confort. Simplement, il est retiré ce que le peuple utilisait en inversion… Plutôt que de vivre dehors et de se divertir avec l’écran, l’humanité s’est mise à faire le contraire, c’est-à-dire à construire la vie numériquement en transformant le réel physique en divertissement, et cet espèce de voile flou, comme un visage souriant bêtement, qu’elle pouvait laisser tomber sur sa grande gueule et ses épaules toujours aussi fragile, en sortant, est aujourd’hui tombé, absent, il lui est retiré, comme celui de la splendide Mennel… Et sur Twitter le choc paraît brutal pour certains, à m’en faire me demander ce qu’ils pouvaient bien faire auparavant pour que l’idée de passer trois jours enfermés chez eux leur donne une telle image de l’Enfer, de cauchemar d’ennui… D’autant que cela reste un confinement à la française, c’est-à-dire en demi-mesure – en étant malin, et en mentant un peu, on peut encore faire exactement ce qu’on veut. Certains expliquent qu’on leur a conseillé de lire, et qu’ils en ont bien rigolés (« impossible, de lire ! ») ; d’autres qu’ils ont déjà vu tout ce que proposait Netflix – c’est normal, ils passaient déjà l’intégralité de leur temps libre à végéter devant… Cette injonction à « ne rien faire », comme ils disent, est merveilleuse. Les villes qui se vident, Paris en particulier, c’est aussi un plaisir sans nom : mes meilleurs souvenirs de Paris sont ceux vécus, seul, certains matins à l’aube alors que je me promenais dans la ville déserte. Je ne pense ni que le monde « virtuel » ait remplacé le monde physique, ni que l’humanité au fond d’elle-même ait profondément été modifiée par cette révolution technologique : je crois que ce discours est une simple propagande inconsciente, collective, honteuse, pour un tas de raisons qu’il faudrait décrypter – ça viendra. Les humains d’avant Internet n’étaient pas différents de ceux nés sous ce monstre nouveau : ce ne sont pas les êtres qui ont été modifiés ni même leur rapport aux autres mais simplement les moyens d’accès aux autres, ou d’évitement des autres, qui ont été renouvelés, révolutionnés, facilités, quoi qu’on en dise, et comme tout ce qui est nouveau, et comme tout ce qui permet aux sentiments intimes d’être vécus et exprimés plus aisément, quelles qu’en soient leurs directions, cela fait encore honte et peur, c’est douloureux, alors quand un virus rend ce mode de vie enfin visible, parce qu’obligatoire, collectif, assumé, alors on se cache, on se confine au fond de soi, bien planqué derrière un instinct de survie de l’ego, ancestral, qui cherche à nier la réalité de nos vies : ce n’est pas par Instagram que les gens inventent particulièrement leurs réalités, c’est aussi en dehors, tout le temps, partout… Ce n’est pas moi qu’une pandémie dérange le plus, c’est certain…
     Ce qui est d’autant plus intéressant, c’est la manière ! C’est dans une sorte de nazisme d’occupation que ce confinement va être respecté… Armée dans la rue, flics masqués partout, armes à la ceinture, masques sur le pif… Pour ne pas se faire épingler et se prendre une amende, il faut remplir des attestations (sur l’honneur !) de sortie, systématiquement, que ce soit pour aller chercher le pain, voir sa grand-mère mourante ou partir faire les courses… Nom, prénom, adresse, raison de la sortie, date, signature, il faut tout remplir ! Seul moyen de braver un peu ces interdictions totales : se transformer en une sorte de résistant de pacotille. L’idée d’une vie totalement réglée, jusqu’à la moindre rencontre humaine, jusqu’à l’achat d’un paquet de riz, par une collection d’attestations à faire valoir auprès des forces de l’ordre, ne surprend personne, n’amuse personne, et la population, malgré tout ce qu’elle essaie de faire croire, s’y complairait finalement très bien, et même avec un certain élan patriotique, s’il s’avérait nécessaire que cela devienne la nouvelle norme…
     Quelle leçon de géopolitique, le coronavirus ridiculise tous les bords ! Coup de projecteur éblouissant sur la sensibilité ethnocentrée ignoble, l’hypocrisie sans fond ; quelle défaite pour les racistes à la petite semaine confinée et pour leurs opposants, mondialistes aveugles. Défaites tous azimuts ! Difficile, dorénavant, de reprocher aux migrants de quitter leurs pays en guerre ou en proie aux maladies et aux difficultés sanitaires et humanitaires quand, au centre de Paris, on voit des couples crétins, électeurs d’Hidalgo, masques à gaz sur la tête, bourrer le coffre de leur voiture de nourriture pour trois décennies et de vêtements d’hiver pour essayer de quitter la capitale au plus vite, ou quand on voit encore des hordes de jeunes piller des bouteilles d’eau dans les grandes surfaces… Difficile aussi, dorénavant, de prétendre que les frontières n’existent pas alors que tous les pays du monde se barricadent pour se protéger et que Macron, timidement, vient d’annoncer la fermeture de celles de l’Europe avec « le reste du monde ».
     J’aurais pu rentrer à Niort, moi aussi, mais le risque pour ma mère malade était sûrement trop grand. J’aurais pu dire à mon frère Julien de venir chez moi, pour que nous passions ces semaines ensemble, mais nous n’avons pas besoin de nous voir pour nous parler et tout partager. J’ai fait venir chez moi, in extremis, ma nouvelle femme de quelques mois – semaines passionnelles, magnifiques, violentes, déchirantes, stimulantes, épuisantes, pour qu’on essaie de se supporter tout ce temps – : risque également, mais potentiellement plus intéressant et ambitieux à surmonter que celui qui épargnerait ou non ma mère du virus. Dans la nuit, alors qu’elle s’endormait, j’ai téléchargé et regardé Parasite, le film coréen oscarisé : bien filmé, bien joué, drôle par endroits, mais un peu loupé dans la tentative socialisante de tristesse de classes, légèrement grossier, presque nanardesque… La fable est intéressante et habilement écrite jusqu’à un certain point : la cruauté passe mal, l’empathie s’écroule, mais ce n’est peut-être pas plus mal que les pauvres, jaloux, en fin de compte, soient punis aussi, et retournent, confinés, dans leurs bunkers dégueulasses. Trump, pendant ce temps, crée une énième polémique ridicule avec un tweet sympathique dans lequel il désigne le virus comme étant « the Chinese Virus » : apparemment, c’est raciste, pourtant c’est bien de ces marchés du moyen-âge qu’il provient, ce virus, ces marchés ignobles ou des animaux pourris se reposent sur les carcasses d’autres animaux, encore plus étranges, sortes de pokémons ratés, que les Chinois les plus pauvres, entre deux chauves-souris en soupe et deux crachats de glaires sur le sol, adorent lécher et avaler. Sans rancune, pour ma part !

David Vesper

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Jour 1, Mardi 17 mars

C’est parti. Quand je me réveille, le confinement est lancé. La première nouvelle à me passer sous les yeux sur Twitter concerne Hanouna : le brave va faire son émission du soir en direct de son sofa plutôt que sur le plateau. La seconde, c’est la générosité de Pornhub qui, après l’Italie, permet à la France de se connecter à son offre premium gratuitement. Le regard vide et perplexe, comme sans aucune conviction, de Macron quand il a dit, en suggestion triste, avec la voix d’un coup plus basse, « Lisez… », se comprend mieux : pas le temps de lire, en effet… Moi-même, je n’ai pas le temps d’ouvrir un livre que je vois déjà les premières images des réfractaires du confinement, des rebelles de l’enfermement, ou des ahuris de l’actualité : principalement les Noirs. À Château-Rouge et à Barbès, personne ne veut entendre parler du Coronavirus : il est fort probable, c’est vrai, que même lui n’y foute jamais les pieds. Les petits parigos ont eux reçu le message : cloitrés. Mais les Africains se pavanent, souriants, dans une jovialité mélangée à cette agressivité froide et typique, dans les rues de l’arrondissement de mon frère – il est quelques dizaines de mètres plus loin, à la halle Saint-Pierre, ce qui suffit à tout changer – pour acheter leurs poulets et leurs haricots. Les policiers sont dépassés. Il y a même une femme capturée en vidéo qui fait semblant de leur tousser dessus. Elle ignore que tous les policiers sont déjà des malades.
     Je n’arrive pas à résister, ce qui se passe est trop amusant, trop intéressant, trop rare pour que je m’autorise à passer à côté. Ça me donnerait presque envie d’abandonner mes projets actuels pour me consacrer à cette histoire de virus, ça m’en ferait quasiment mal au cœur ! Après tout, c’est une sorte de prolongement, ou plutôt de développement de thèmes chers à mon âme… Tant pis, je persévère, le blog d’Adieu suffira ! Ce sera toujours plus, et certainement mieux, que tant d’autres qui ne font rien ou qui font mal. Je m’y mets à 16 h, à 17 h la première entrée est en ligne. Ma copine m’avait pourtant tout de suite demandé : « Mais ça intéresse quelqu’un ce que tu fais pendant le confinement ? » Mystère, en effet, même si j’ai pris le soin de lui expliquer qu’il n’était pas forcément question de ce que je faisais, et que même si elle me fait la cuisine, je ne comptais pas décrire tous mes plats…
     Vers 19 h, Nabe me téléphone… Timing parfait, comme d’habitude. Ça faisait quelques jours que nous ne nous étions pas parlés, le temps, je pense, de laisser monter la sauce corona. « Alors, confiné ? » Nous ne pouvions pas parler d’autre chose pour commencer. Il m’avoue trouver cet événement à pleurer de rire, m’explique que la situation en Suisse est plus floue mais que les cas augmentent vite, et moi je lui apprends avoir décidé de rester confiné en compagnie d’une femme, épreuve cruciale d’après lui – c’est l’idée. Il me demande surtout si j’ai conscience de la chance générationnelle que j’ai d’avoir vécu et été jeune à mon époque : « Vous avez eu le 11-Septembre, Internet, et maintenant le Corona… C’est magnifique ! » Ça en fait de la matière à modeler, c’est sûr. L’attentat, il l’a bien grillé, cependant… Le reste, moins. Tant mieux ! Il a évidemment raison, et trop de jeunes ne semblent pas capables de s’en apercevoir, mais mon époque à moi, celle de ma jeunesse, soi-disant rapide, vidée par le capitalisme sauvage, molle et prétentieuse, m’a toujours paru flamboyante, supersonique, intéressante et riche, même dans ce qu’elle peut avoir de plus gris, révoltant, et désespérant… Je lui dis que Julien a d’ores et déjà conté son aventure dans une Venise vide au début de la crise, que L’Incorrect était intéressé mais a trop tardé, et qu’il avait décidé de le mettre en ligne sur notre blog où je venais de lancer en prime ce journal. Très enthousiaste, il me reproche de ne pas lui envoyer assez de mails et me demande comment faire pour trouver ces publications sur Twitter afin de les retweeter… Merci ! Après, séance rapide, dix minutes à peine, devant le numéro 25 de Nabe’s News. On regarde un peu ce qu’on a, et il me donne deux ou trois petites indications de microscopiques choses à faire pour avancer doucement. Plus sérieusement, puisque 2020 marque l’anniversaire des dix ans de son anti-édition, il me commande une sorte de petit article, si j’ai le temps et trouve quelque chose à dire, sur la question… On verra…
     À 20 h, Édouard Philippe en rajoute une couche. Sa barbe ne cesse de blanchir bien plus vite encore que la progression de sa calvitie. Pourquoi laisse-t-il ces marques blanches qui, si souvent à cause des projecteurs médiatiques, ressemblent à de vulgaires trous de stressé dignes de la pire trichotillomanie (je m’arrache moi-même un bout de barbe du côté droit), alors qu’il pourrait se raser ou les faire teindre facilement ? J’avoue ne pas le savoir. Son élocution n’est pas si mauvaise, à cet Édouard, surtout quand il répond à une question préparée d’avance pour bien marquer les esprits et qu’il explique qu’il est interdit de se rendre à l’enterrement d’un proche. Les confinés ont froid dans le dos de leurs défunts.
     Finalement, si, je vais noter mes plats, tant pis pour elle ! Ce soir, c’est assez raté… Elle voulait cuisiner des champignons en crème pour ne pas les laisser pourrir mais c’est trop tard, ils ont tourné. Des taches brunes sur la tête et une odeur immonde qui sort du paquet, c’est à jeter. J’en profite donc pour effectuer ma première sortie de confiné, et je ne suis pas déçu. Zéro piéton. Zéro flic. Moi, seul, dans la rue, marchant jusqu’au Monop’ généralement ouvert jusqu’à minuit mais cette fois-ci fermé quand j’arrive devant… Bredouille, c’est un Arabe bourré, unique autre zonard, qui me sort de la lune dans laquelle j’étais en me criant, après m’avoir détaillé du regard : « Il n’y a plus que la mafia dans la rue ! » Ce sera donc steak haché surgelé cuit avec ses oignons, son ail et ses épices, haricots verts, et crème à la moutarde. Compote. Cette vie triviale, cette vie de couple au fond, ces petites habitudes casanières de cuisiner à la maison, des mets plus ou moins fins d’ailleurs en fonction des soirs, et de s’asseoir pour les manger à table avant de se relever pour faire la vaisselle, c’est totalement inédit pour moi. Normalement, je ne mange que dehors ou bien en me faisant lâchement livrer – et sans jamais donner de pourboire (sauf quand il pleut), s’il vous plait ! J’y prends à moitié goût, je dois bien le reconnaître.
     La nuit, elle, sera moins légère et gouteuse… Les retours sur le lancement du journal me surprennent : c’est suivi, les compliments tombent, les gens vont s’y habituer, c’est certain. Ça m’encourage un peu. Je refuse d’y passer plus d’une petite heure par jour. Un premier jet, pas vraiment de relecture, je balance, et basta. Un très bon ami, Matthieu, traducteur de mon âge vivant en Angleterre me félicite et me demande comment je compte tenir sur la longueur. Il me fait surtout comprendre que je vais avoir à écrire sur d’autres choses que les questions autour du virus, par exemple sur celle qui est confinée à mes côtés et que j’ai évoquée dès le début… Eh bien, si c’était ça qu’il voulait lire, il ne va pas être déçu : cataclysme total pendant la nuit. J’ai bien failli la perdre. Mes vies d’avant, parfois transformées en espèces de doubles vies cachées encore – tout cela sera un jour expliqué –, me sont revenues dans les dents, et ont transpercé son cœur, et d’autres cœurs collatéraux, déclenchant alors un véritable ouragan. Ça a été la totale : pleurs, cris, bagarres, courses poursuites, objets balancés, rupture, hystérie numérique d’envois de messages de vengeance idiots ici et là, règlement de compte : une nuit passionnée comme les plus ignobles cauchemars ne savent pas en gâcher. Sa confiance est brisée par mes cachoteries, inutiles qui plus est, elle m’en veut à la mort, et je ne la supporte plus avec son comportement inacceptable. Impardonnabilité générale ! L’explosion, et c’est le pire, dure, et dure encore, jusqu’à midi où nous sommes encore éveillés. Épuisés, on s’endort déchirés, séparés, vidés, dégoutés, au fond. Le calme olympien que je sais toujours garder dans ces situations ne cessera jamais de surprendre, de choquer même, moi le premier. Le confinement se resserre. Elle suffoque. Je n’avais jamais vu quelqu’un pleurer aussi fort, d’une souffrance aussi vive et physique, de mes propres yeux, et pourtant j’en ai vu couler des larmes.

David Vesper

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Jour 2, Mercredi 18 mars

Au réveil, quatre heures après la veille horrible, c’est pire. Nouvelles découvertes, nouvelles questions, nouvelles rancœurs, et nouvelles tractations qui m’empêchent d’écrire, de penser, de parler à qui que ce soit, de vivre : on se tient otages à en être malades. « Le journal d’un otage confiné » ! Je vais être forcé d’écrire deux jours d’un coup, plus tard… Il fait vite nuit, et comme des fous, on se tombe dans les bras. Dans une vrille interne d’elle-même, à bout, elle décide de pardonner et m’inonde de baisers et de mots d’amour. Cliché de confinés oblige, c’est sur mon lit qu’on se réconcilie, sans vraiment parler, violemment. Sans trop de difficulté, je parviens tout de même à la convaincre de rentrer chez elle, au moins un temps. Le confinement dans le confinement, c’était trop… Même réconciliés, il fallait souffler, incuber un peu ! Mes relations avec les femmes auparavant, magnifiques parfois, n’avaient jamais été mouvementées et passionnelles à ce point. Je découvrais, et comme tout ce que je découvre, même quand ça sombre parfois dans l’horreur, je déguste (c’est le cas de le dire), ou mieux, je savoure, en esthète du sentiment, en mégalomane extrême de la psychologie amoureuse. Juste avant son départ, à 20 h, on est coupés par les applaudissements moutonniers des habitants de ma cour à leurs fenêtres. Clap clap clap !
     Une fois seul, et il est déjà bien 21 h, je me repose enfin. J’ouvre l’ordinateur et je prends connaissance de tout ce que j’ai raté, c’est-à-dire rien. Tout de même que ce mercredi a été la journée la plus meurtrière à cause du virus en France et en Italie… Aussi que l’équipe des “Yorarien” a été renforcée de deux membres d’élite, à savoir Elon Musk, qui prend son pied sur Twitter à se moquer de tous les alarmistes et à s’enthousiasmer sur l’idée que, de toute façon, une fois tout ça derrière nous, nous pourrons bientôt tous être aux volants de superbes Cybertruck, et surtout le professeur Didier Raoult, grand expert sur la question, et qui, non content d’être peut-être le premier à avoir trouvé un traitement efficace dans son centre à Marseille, explique que dans les faits aussi bien que dans les statistiques, de mortalité notamment, l’année 2020 son coronavirus risque de n’avoir rien de différente ou de supérieure à d’autres années récentes chargées en “grippe” hivernale mortelle… Je passe vite et fais un débriefing de mes dernières 24 heures avec Julien – il était au courant pour avoir fait partie de ceux ayant reçus un message bien ignoble durant la nuit – qui ne comprend pas pourquoi je m’accroche à cette fille si difficile, ni avec quelle force. Lui, je le vois dans sa story sur Instagram, a passé la journée d’abord à errer dehors, tranquillement, seul, et ensuite à faire de la guitare chez lui. Marien (Defalvard), mon grand ami, continue son sacerdoce consistant à inonder le profil Instagram de mon frère de commentaires et me fait rire aux éclats, comme si souvent. Lui et Julien ne se parlent pas tellement, mais Marien prend plaisir à commenter absolument toutes ses publications, souvent sur un même modèle. Il l’appelle « le reuf », puisque c’est mon frère, et commente surtout, dans notre dialecte, ce qui devient de plus en plus indéniable chez mon grand-frère : son style au goût surhumain, ses cheveux jamais mal coiffés, et sa beauté exponentielle avec l’âge. S’il continue d’être le sosie d’Adam Driver quotidiennement pour tout le monde, il se fait aussi de plus en plus comparer avec Brad Pitt. Surprenant dans un premier temps, et puis finalement… Sur une photo de Julien, seul, dans une église dont on voit le sol en parquet, par exemple :

mdefalvard
Le reuf qui répond à ma question de décembre (“comment s’habillait un petit bourge random en 1976 ?”) par une teauf ecclésiale saint-sulpicienne et ironique (?), en pleine épidémie, trois mois plus tard… Bravo, le reuf ! Je te tire mon chapeau.


mdefalvard
Point de Hongrie, point de lendemain, point de poils ! Le reuf, prostré depuis dix-sept ans (décembre 2002 : crise d’acné purulente à 79.000 Niort), se déprostre au moment où la France entière est con-fi-née… Impressionnant. Le reuf christique, un peu. Moraliste. Il nous sauvera tous.


     Sur une photo de Venise, il est plus bavard :

mdefalvard
Les Français et les hétérosexuels (dont Proust, évidemment) ont toujours trouvé que Venise était du côté du principe de vie et de régénération. Ce sont les Allemands (dont Barrès, soyons larges) et les péd… les tap… les gens queer et LGTBQ qui ont toujours trouvé le contraire et vu en Venise la capitale de l’enlisement morbide dans les lagunes. Quelle conclusion en tirer ?…


     Sur une dernière enfin, Marien fait encore référence à une anecdote qui le hante, celle de mon frère, que j’avais décrit comme étant « prostré » (le terme le hantera encore plus que l’histoire) l’année de son baccalauréat, quittant le lycée quelques mois pour déprimer dans son lit :

mdefalvard
Un féroce dégoût de soi-même fomenté dans l’adolescence métamorphosé en silhouette parfaite, moulée par des vêtements au cordeau, sans un millimètre de tissu en trop : c’est bien le reuf !


mdefalvard
Le reuf prostré. 🙁


     Dans la nuit, ou plutôt au petit matin, à 7 h, je rédige mes deux journées en retard. Pendant des heures encore, ma douce et moi avons discuté juste avant. Elle est totalement méconnaissable : aimante, adorable, généreuse dans les mots, dans les excuses et les promesses, plus amoureuse que jamais. Je m’étonne du timing d’un tel revirement mais j’imagine que cette tornade lui a donné l’idée d’un espoir de tout réparer, de tout reprendre, de se retrouver peut-être même à l’intérieur d’elle-même, elle qui, c’était vrai, avait comme sombré dans un trou noir depuis des mois, différente de ce pour quoi je l’avais choisie au début, devenue dure, féroce, triste, froide : enfin capable d’en parler, de le reconnaître et de s’en excuser, décidée à changer, à faire sa révolution, à me donner toute sa vie. Combien existent-ils de dernières chances ? Le démon paraissant comme transformé en ange par sa propre peine, alors qu’il est encore peut-être pris dans ces vents incertains, ceux qui soufflent quand l’amour fait rage dans les cieux tempétueux d’un couple brûlant, et qu’il attend de tomber vraiment, et de se présenter enfin, comme venu d’ailleurs. Il faut prier. C’est seulement plus tard, quand l’apparition devient enfin accessible, qu’on pourra savoir ce qu’il va advenir, ce qui va perdurer, et sur quoi on va tomber, ou plutôt qui l’on va rencontrer vraiment.

David Vesper

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Jour 3, Jeudi 19 mars

Rechute dès le réveil. Deuxième jour seul. Pour me consoler, je végète : Jimmy Gnecco, un artiste aussi mythique qu’insignifiant, mais d’une insignifiance si molle qu’elle ne lui permet même pas d’être maudit, vient de sortir un nouvel album – mon frère m’envoie le lien – que je m’empresse d’écouter. Ça faisait longtemps qu’il avait disparu. Gnecco a eu un petit moment de fausse gloire ces dernières années après avoir été mis en avant par Lana del Rey sans qu’on puisse vraiment savoir si c’était parce qu’elle en est une fan ou parce qu’il l’a sautée. S’il m’importe c’est surtout pour deux ou trois morceaux, mais un en particulier, « Dizzy », discrète perle rock, dont j’avais fait dès l’adolescence un petit endroit de l’univers réconfortant dans sa tristesse, une cachette de nostalgie, une sonorité qui appelait l’amour. La talent de Gnecco n’est malheureusement pas immense : il surfe depuis vingt ans sur trois réussites pour essayer de ne pas couler à cause des dizaines de bouses qui flottent à côté dans sa discographie, et le cercle vicieux ne cesse de l’enfoncer puisqu’il est de plus en plus autoproduit et malheureusement de plus en plus mauvais. Pas grand chose à retenir de ce nouvel essai dans lequel il se prend les pieds, vingt ans trop tard, à essayer, comme tant de médiocres, d’imiter Muse.
     Mon frère et moi nous interrogerons un long moment sur deux mystères infimes que nous n’arrivons pas tellement à résoudre : d’abord, pourquoi, alors qu’il est pourtant si aisé de compter à partir du début du confinement, à savoir Mardi midi, le décompte des journées de confinement par ceux qui essaient gauchement d’en dire quelque chose en France semble être si difficile et varier d’une personne à l’autre. Jour 2, Jour 3, Jour 5, Jour 8… L’humanité en est-elle à ce point de douleur intellectuelle absurde ? Ensuite, comment comprendre que sur toutes les vidéos réactions sur Youtube – elles consistent en des vidéastes qui se filment en train de regarder pour la première fois une prestation musicale, un film, etc. – du splendide chanteur kazakh que j’ai découvert il y a maintenant deux ans, le prince Dimash, que ce soit dans les commentaires ou dans la vidéo elle-même par les avis des experts, chanteurs, professeurs, nous sommes littéralement les seuls à remarquer quand Dimash se produit en playback ou bien en direct ? C’est comme si ce microscopique détail était tout de même le signe d’une réalité parallèle irréconciliable avec l’autre. Les détails souffreteux du confiné…
     Marien m’écrit pour s’amuser avec moi du terme « confinement » : hors de question que je m’en prive cependant ! En même temps, une polémique commence à enfler, sur Twitter, sur Facebook, partout. C’est Leïla Slimani qui se fend d’une débilité dans Le Monde et dont les gens s’émeuvent, préférant souligner son boboïsme anodin plutôt que sa nullité injuste : madame romantise son petit confinement de salope, et ça ne plait pas, alors on lui répond, Diane Ducret, autre conne, fait pire dans la démagogie, ici et là ça s’enflamme, pas mieux… J’ai du mal à concevoir que toutes ces petites bouillies parisiennes du milieu littéraire continuent d’émouvoir qui que ce soit. Ils sont à leurs places et font ce pour quoi ils sont faits, ce n’est même plus si grave. Ce qui l’est, c’est ce dont tous ces brailleurs se foutent, à savoir l’injustice de la nullité des mis en avant goncourtisés. Dans le même temps, les petits lettrés fainéants, malins, branchouilles, prennent de la hauteur sur les réseaux et se moquent de ceux qui, effectivement, ont décidé de mouiller le maillot pour tenir un journal : pour eux, c’est honteux, gênant parce que “tout le monde le fait”, narcissique, etc. D’abord, on en reparlera dans cinquante ans… Ensuite, c’est non seulement trop facile d’utiliser l’ironie condescendante pour ne rester inutile mais c’est surtout faux : qu’on me les montre les diaristes prolixes, les confinés qui font l’effort de témoigner, de se raconter vraiment, d’inscrire l’événement à chaud, à la minute, personnellement, sociétalement, qui prennent les risques ? Où sont-ils ? Je n’en ai vu quasiment aucun, et certainement pas comme je m’y prends. Bien sûr que la rentrée 2020 verra fleurir des petits ouvrages des ordures habituelles, mais c’est tout à fait autre chose…
     Ma petite expérimentation amoureuse des derniers jours n’a pas manqué son coup : ça plait, apparemment, qu’on raconte ses disputes, ses ruptures, ses réconciliations… Quelle que soit la réalité du monde, l’anonymat de l’auteur et l’intérêt des anecdotes, ce voyeurisme littéraire continue de rendre malades les lecteurs, malades de jalousie, d’admiration, d’identification… Les petites vipères sont aux anges.
     Bim ! Une commande pour Adieu ! Un parfait inconnu qui vient de s’offrir le numéro un… S’il croit que je vais sortir lui envoyer pour égayer son confinement, il rêve ! Il attendra un peu, le Florian ! Le blog fonctionne, quoi que j’en pense… Je regrette une heure sur deux de m’être imposé l’exercice tant je suis plus scruté qu’un autre et tant je me refuse à y passer un temps d’écriture et de relecture trop conséquent : il s’agit de livrer, tous les jours, des premiers jets absolus, en petites notes à peine écrites, par mémoire, nus. Le sentiment se rapproche bien plus de l’idée qu’on écoute ma musique que de celle qu’on lise mes textes plus pensés, écrits et structurés. Intéressant. Il ne faut pas penser oeuvre ni même tentative stylistique de travail littéraire gratuit, mais capture au vol d’une réalité présente à la seconde, et retranscription la plus rapide, honnête, et simple possible dans l’écriture, l’exerice est là, la difficulté est celle-ci, avec la conviction que ce sera l’accumulation, la persévrance, la matière, qui, au bout, rendra grâce au travail en lui-même. C’est l’effort de mise à plat, de compréhension des flux, d’observation supérieure, de confessions intimes avec un sens, qui doivent importer et primer sur la frime prosaïque qui n’a pas sa place dans un tel moment… Et puis l’heure suivante, quand je ne regrette plus, je me souviens avec réconfort que toutes ces considérations me sont, et c’est une chance rare, bien égales.
     Quand la nuit tombe, je retrouve mon cauchemar du moment, que je brûle de détailler mais que j’hésite encore à faire exister dans ce cadre, et j’y patauge jusqu’au lendemain, midi, où je m’écroule enfin, émietté, vidé comme un petit pain sans sa mie pourrie et jetée à la poubelle. Pour tous les autres, le confinement est un événement intime mais incompris qui change faussement leurs vies, alors que pour moi c’est un non-événement personnel mais immense par ailleurs pendant lequel mon intimité se bouleverse réellement. Le pays immobilisé, replié en lui-même, forcé de se retrouver en soi comme je le vis depuis toujours, ne me soulage pas mais au contraire renforce une incompatibilité d’habitude lissée par le bruit et le mouvement. Certains caressent l’espoir naïf d’une remise en cause par le haut de l’humanité par cette injonction à plus d’immobilité, comme si elle allait en profiter pour regarder tous les films de Terrence Malick ou de Duvivier et lire l’intégrale de Tolstoï plutôt que de se laisser vieillir toujours plus en attendant de pouvoir retrouver la seule chose qui la maintient encore en vie, la même que toujours : l’habitude confortable. Le confinement ne modifie fondamentalement en rien l’existence concrète du peuple si ce n’est par l’impression d’angoisse créée par l’obligation, comme s’il était révélé que le mode de vie préféré du monde entier, quand décrit et imposé par l’état, était invivable. Les hommes se complaisent dans l’horreur relative de leur existence quand ils sont libres d’en souffrir, mais en souffrent quand on les prive de pouvoir jouir de cette liberté. Circulez…

David Vesper

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Jour 4, Vendredi 20 mars

En France, on décide de fermer certains lieux particuliers par décrets expéditifs de la mairie : en premier les Invalides, où je vais emménager peu après le confinement, les Champs-Elysées et les quais de Seine… Les priorités à Paris ne changent pas, c’est bien ! Le quartier des Invalides, je l’ai remarqué, crée une crispation étonnante chez beaucoup de ceux à qui il est demandé d’en parler ! Il est glorieux et fameux mais pourtant méconnu. Moi-même je dois l’avouer, j’ai ignoré pendant des années, jusqu’à très récemment, ce qui pouvait bien réellement s’y cacher. On connaît le dôme, le pont, et encore… Rien d’autre ! La Tour Eiffel est pourtant à deux pas, le Grand Palais également, Saint-Germain pas loin, le magnifique VIIe de Saint-François Xavier et de la rue de Babylone s’y tient couché juste derrière… Il est vrai que quelque chose d’immobile, non de morbide mais de mort, s’en dégage, une immensité étrange qui fait tomber cependant dans la rue Saint-Dominique la plus belle lumière de Paris, la plus italienne du Nord. En Italie, justement, c’est la catastrophe dans les hôpitaux. Les chiffres s’envolent. Les morts s’empilent, des centaines et des centaines de plus chaque jour. Les possibilités supersoniques offertes par les technologies rendent l’extraordinaire normal, comme écrasé. Quand je prends le Uber pour faire de la route dans Paris ou que je sors à côté de chez moi c’est pourtant bien une ville totalement déserte et morte que je découvre, le mauvais film transposé partout dans le pays, et il suffit d’ouvrir Youtube pour pouvoir être mis face à la nouvelle réalité : le monde entier se « confine » et des centaines de millions d’êtres sont sommés de rester enfermés chez eux en mêmetemps, et quoi que l’on puisse bien penser de la gravité du virus, c’est la situation la plus proche du fantasme apocalyptique, pour des populations chanceuses de ne pas connaître la guerre folle, qu’il nous ait été donné de vivre. Grâce à l’omniprésence médiatique de la crise une sorte de pesanteur vraiment inédite, parce que sincèrement lourde mais pourtant encore comme amusante et lointaine, se fait sentir. Sur les réseaux, on continue la cabale anti-diariste du confinement, et on se plaint de ces bourgeois ignobles qui racontent comment ils ont fui la capitale pour aller écrire ensuite sur la rosée du matin dans leurs jardins immenses de confinés chanceux : en effet ; et après ? Je n’arrive pas à m’en émouvoir. Ces erreurs humaines de la nature ont déjà été tuées et oubliées depuis si longtemps, il ne me semble pas anormal de les laisser entre eux jouir encore du pouvoir et des privilèges qui peuvent bien leur rester : le scandale général est une jalousie vaine. D’autres font autrement, et ce sont toujours eux qui devraient importer.
     Beaucoup de messages reçus pour soutenir ma démarche. Youssef, d’abord, un ami d’un ami devenu mon ami, Arabe, ancien taulard, environ 40 ans, belle voix, très bavard et politisé, nabien indépendant grande gueule, m’écrit pour me féliciter et m’apprendre qu’il utilise Tinder et y a matché non seulement avec l’assistante de Jacques Attali convertie en fan d’Adieu numéro 2 mais également avec celle sur qui j’ai écrit hier, c’est drôle, la Diane Ducret – pas encore baisée cependant, et probablement pas convertie non plus… Matthieu, un de mes camarades préférés, discret et lointain, planqué (mais pas confiné) dans les profondeurs de l’Angleterre, traducteur de Powys et Thomas Wolfe, m’écrit également et me demande de lui donner mon avis sur une petite nouvelle sur le féminisme qu’il vient de pondre. Je lui promets de la lire pendant la nuit. J’oublie, naturellement, mais je le ferai. Je l’aime beaucoup et ce qu’il écrit me fait souvent assez rire.
     Journée seul de plus. L’ambiance en moi est délétère, asphyxiante, assez horrible : ce sentiment de maladie causé par un stress latent, irrationnel, qui fait monter les larmes toutes les heures à la première phrase, et qui rendrait chauve toute la planète sauf moi en quelques nuits… Quand je vois sur mon ordinateur une rediffusion de télévision dans laquelle une infirmière des Deux-Sèvres, c’est-à-dire de chez moi, en larmes avalées, s’alarmer de la situation ubuesque et dangereuse, je relativise : moi, mon cauchemar se déroule à l’intérieur, sous la couette, rien ne risque de mourir que la joie qui glisse dans mon sang et qui, toujours, après des tours interminables, sait se réinventer. J’essaie de terminer un livre de Loti que j’avais abandonné et je m’abandonne moi-même dans les profondeurs de la toile pirate pour regarder des heures durant, comme un fantôme, muet, des films disponibles et rares de Chaplin. Peu d’énergie et totalement vidé, j’erre au-dessus de moi-même. À l’aube, un signe ! Je monte dans le Uber sans prendre le temps de laver la crasse sur moi vieille de ces quelques jours de dureté, il est cinq heures du matin. Je file…

David Vesper

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Jours 5, 6, 7, Samedi 21, Dimanche 22, Lundi 23 mars

Le week-end que je viens de passer n’a plus laissé les journées se dérouler les unes après les autres au rythme d’une lumière, dehors, cette lumière que j’ai totalement oubliée, qui se lève puis disparaît, mais m’a déposé sur une sorte de carrousel lent, profond, crépusculaire, mais d’une noirceur humaine, pas sale et vampirique mais tendre et mélancolique, et comme pendant un tour de manège qui ne s’arrête plus on perd la conscience de la direction et la notion du temps pour se concentrer sur ce qui est à portée de main et s’accrocher, et les plus chanceux les lèvent parfois, leurs mains, pour attraper la queue du Mickey. En l’occurrence, c’est la mienne de queue qui a vécu l’un des Paradis les plus vifs, à en rougir discrètement d’épuisement, de son existence… C’est un long isolement, à deux, dans la pénombre, sans sommeil, ou si saccadé et mal placé qu’invisible, sans tellement de soleil, sans rien d’autre que l’essentiel, c’est-à-dire l’autre, dans lequel j’ai été plongé jusqu’au cou…
     Je suis rentré chez moi tard, ou plutôt tôt. Dans le Uber de retour, accompagné de celle avec qui le combat féroce pour le sauvetage d’un miracle splendide déjà trop tristement esquinté par les folies, les blessures et les mensonges, fait rage, je reste assez silencieux. Je regarde dehors le vide absolu des rues qui s’égayent à mes yeux grâce au rythme de la musique du chauffeur africain qui avait eu l’idée par ce froid de canard de pousser le chauffage à fond mais d’entrouvrir les quatre fenêtres de deux petits centimètres juste assez grands pour essayer de me donner la crève et participer de tout cœur à la taxe carbone, ou je ne sais quelle connerie… La déchirure, au centre de ce couple, est double, et même triple et quadruple, mais grossièrement étendue entre deux pôles qui saignent… D’un côté, le secret masculin, la cachoterie de ma part auprès de ce cœur rencontré nouvellement de l’existence d’une autre, en continuité de ma vie depuis des années, d’un autre lien vécu alors comme une trahison affreuse, à s’en effriter en miettes, malgré son absence total, absolu, d’ambiguïté sexuelle ou sentimentale dans le sens du couple, autrement dit la protection d’entités que j’imaginais distinctes et qui une fois mises en contact implosent ; de l’autre côté la dureté méchante féminine, le caractère volcanique et tyrannique, l’injustice déchirante et souvent ingrate et méprisante d’une âme cabossée, brisée dès l’enfance par l’horreur des hommes, et grandie inconsciemment en jeune adulte bouffée par des maux qui s’ils ne sont pas domptés condamnent à la solitude dépressive. C’est alors l’épreuve du pardon. Pour moi, c’est évident, et c’est dans une longue conversation Messenger avec mon frère que je verbalise correctement ce que j’avais toujours pensé de certaines considérations sur le couple… D’abord, et j’ai eu tendance à m’en convaincre moi aussi par périodes de ma vie, il est assez communément admis, chez ceux qui prétendent être relativement bien éduqués, que l’histoire sentimentale rude, musclée, difficile, engageante jusqu’au fond du fond, est à proscrire, que c’est un poison à ne surtout jamais s’infliger. En effet, on souffre. Comme toujours et partout, paraît-il. Quelles seraient alors les alternatives à ces moments de vie ? Retrouver un célibat tranquille et sauter quelques inconnues insignifiantes ici et là, sans intérêt, sans passion, sans souvenir qui se grave dans la pierre de notre fragile fondation mémorielle ? Ou alors trouver une gentille fille, comme on dit, une compagne adorable, qui ne parlera que de la météo, et qui, très vite, de la même façon, n’apportera plus assez pour que son existence dans la notre soit vraiment méritée ? Les expériences me plaisent et me façonnent : le suicide intime c’est celui commis par ceux qui vont au bout, ceux qui passent la bague au doigt d’un monstre et qui s’y soumettent pour l’éternité voire le quotidien, ce qui est pire. Mais d’ici là, les peines peuvent mériter d’être vécues. Je veux les vivre, malgré les inquiétudes, les incompréhensions et les mises en garde éventuelles de mes rares soutiens. L’idée, plus cynique encore, sur laquelle mon frère et moi discutons après celle-ci débattue, c’est la conviction triste que nous pouvons avoir sur l’incohérence ou plutôt l’inconstance cruelle et sans mémoire de la femme, et la facilité avec laquelle, après avoir bravé l’univers avec un homme, après s’être transformée totalement jusqu’à s’en oublier, comment détruite quand ça tourne mal, elle est capable d’oublier et de recommencer le même cirque avec un autre immédiatement. Ce n’est pas faux mais c’est naïf : d’abord, si c’est féminin, ce n’est pas réservé exclusivement aux femmes tant les hommes sont capables de cette survie trop humaine par d’autres stratagèmes ; ensuite, je suis moi persuadé que sous les couches d’instinct et de protections psychologiques, les âmes ne sont jamais dupes et savent, pour toute la vie, et cela rassure ; enfin, surtout, cet argument qui tendrait à essayer de persuader tous les hommes de penser de leur relation un énorme « à quoi bon ? » me fait plutôt dire qu’il s’agirait justement de les chérir, même dans l’horreur, avant qu’elles ne s’évaporent, si elles sont vouées à s’évaporer, d’autant que la solution pour faire perdurer une réalité existe, il suffit d’en choisir une et de tenir.
     Ma queue, donc, en a donc vu de toutes les couleurs, mais surtout du beige, celui de la peau laiteuse – des femmes que j’ai connues je n’ai jamais touché une peau aussi agréable – de celle qui a partagé mon lit… Ou plutôt le lit de secours dans cet appartement, devrais-je dire ! Par superstition jalouse, et pour changer d’air, elle me demande en effet à ce que nous dormions non dans la chambre mais en plein milieu du salon… Un matelas peut y être installé, c’est celui qu’on utilise quand Julien met son appartement en AirBnb et vient ici. Pas le temps pour des draps ni une housse de couette, notre nouveau terrier est brut, l’isolation est totale. Si des pauses, comme en temps de guerre, sont instaurées pour manger (à peine), regarder des films, écrire un peu (à peine), les véritables explosions se passent ailleurs, et plutôt partout sur son corps. Pendant 72 h je n’utilise ni mon téléphone ni mon ordinateur que je laisse de côté, je ne prends aucune nouvelle de rien ni personne sur Twitter ou ailleurs, je me coupe totalement, et j’abandonne mon journal avec : je ne connais que trop bien l’exercice, sur d’autres, n’est-ce pas, qui déconseilleraient peut-être aujourd’hui, en changeant légèrement leur discours de jeunesse, de trop vivre pour écrire plutôt que de vivre pour la vie qu’on écrira ou non une fois la vie vécue… Nous faisons l’amour, plusieurs fois, comme je n’ai jamais fait l’amour. Je ne suis pas, habituellement, de ceux qui adorent regarder au fond des yeux, je préfère retourner, être en moi pendant que je suis en quelqu’un, mais avec elle si : tout s’annule des habitudes éculées (pour ne pas dire enculées) dans nos danses qui montent et qui montent, comme si se mélangeaient les caresses, les regards doux, ce qu’ils appellent tous horriblement les préliminaires… Il suffit de s’allonger sur le côté, face à face, comme lorsque des amoureux jouent aux enfants ou se confessent quand ils pleurent, et l’amour qui passe suffit à déclencher une libido qui devient vite sauvage mais sans annuler, ce qui est un miracle chez moi, la tendresse et l’amour, comme si la libido montait jusqu’au firmament mais sans s’encombrer de l’idée de sexe, et c’est ainsi qu’à plusieurs reprises, d’abord sans trop bouger, je me retrouve en elle, comme si de rien n’était, sans lâcher notre position, jusqu’à ce que le crescendo exponentiel oblige les corps à devenir fous alors que j’explose tout au fond. Le sexe par amour, je n’y croyais pas à ce point de pureté, mais il existe. La pauvre était pourtant censée avoir ses règles : convaincue en deux phrases de se libérer de ses protections intimes, Dieu était avec moi et la vidait aussi totalement d’un sang éventuel d’un coup disparu. Nous baisons aussi, peut-être plus encore : parfois violemment, comme pour lui rappeler que quelle que soit la situation, ses reproches, les miens, la tension, le coronavirus, elle m’appartient, et je lui fais sentir, je la retourne, je la pousse, je la remonte, je l’étrangle, je la malmène par les cheveux, je la caresse même quand elle me demande d’arrêter pour ne pas jouir trop vite… Parce que la grande particularité de cette existence charnelle, c’est qu’elle me prend, et je veux bien la croire, pour l’amant de sa vie : je la fais jouir sans cesse, et plusieurs fois, et forts, et surtout extrêmement facilement, moi qui lui avoue sans aucune honte qu’avant elle, je n’ai non seulement que très rarement cherché à faire jouir qui que ce soit, mais en plus, quand cela pouvait être le cas, sans grande réussite. Elle jouit même de se faire prendre, fort, simplement, rapidement, sans que je ne la touche : c’est comme si j’avais découvert un trésor ou le plus beau jouet du monde. Humblement, je lui explique que ce n’est très certainement qu’une question d’amour. Elle me contredit. Plus elle me flatte, mieux c’est, et je sais voir sa sincérité. Je bande avec comme je n’ai jamais bandé. Je recharge mon fusil plus vite que je ne m’en pensais capable. Sur le côté, derrière elle le visage aplati contre le matelas, peu importe, elle hurle, pas de façon pornographique téléphonée, pas exagérément, mais avec vérité et splendeur. Elle tremble, elle me repousse contractée… Pour moi, c’est le rêve et peut-être parfois un tel miracle sur le miracle que je me laisse m’y perdre avec délice pour me soulager pas seulement au fond du ventre mais du cœur. Le fait qu’elle soit une beauté extraordinaire, des pieds au visage, semble n’être plus qu’un bonus devant lequel pourtant je ne cesse de m’enthousiasmer, peut-être bêtement. Normalement, le sexe déforme : souvent, je me suis surpris, par instants et secousses, à être dégouté des filles que j’avais. Un angle, une mimique, quelque chose amenait une laideur. Ses traits à elle sont si exceptionnels qu’elle reste belle tout le temps, et la pénombre d’une lumière tamisée ou le renversement d’un visage sur un lit qui le découvre de ses cheveux volatiles ne me paraissent que l’améliorer encore. Quand on ne fait plus toutes ces pirouettes et qu’on se repose, ou bien qu’elle se considère trop indisposée pour se donner totalement, nous n’arrivons pas non plus à passer à autre chose, et ses mains, ses pieds, sa bouche, glissent pour moi. Ça ne s’arrête jamais, nous en mettons partout. Sur le dos alors qu’elle me tient au-dessus d’elle pour recouvrir ses seins, sur ses pieds, entre ses doigts, sur son pull gris lorsque j’ai raté son visage, et parfois, elle se paie le luxe de profiter de ce qu’elle adore : que je me débrouille seul et qu’elle puisse regarder, comme émerveillée qu’on puisse la vouloir à ce point, comme si elle n’y croirait jamais. Elle découvre avec moi, elle innove, elle devient plus femme que femme. Elle embrasse le miracle de sa féminité comme personne : elle donne raison à mon texte – qui tient toujours merveilleusement deux ans après – « Les Honteuses » dans Adieu 2, et me répète inlassablement que rien ne l’excite plus que ce qui moi m’excite, malgré tout. Sauf que contrairement à tant qui le disent, que je crois, et qui s’exécutent, chez elle c’est criant et ça se voit à chaque seconde. J’ignore quel jour on est, moi qui me lave les dents environ dix fois par jour, je crois oublier, mon sperme sèche sur chaque centimètre de son épiderme, et au milieu on essaie de se retrouver, on se dispute juste un peu, à peine, on envisage, on pèse le pour et le contre de tout, on joue, on dort, là encore à peine… Nos entourages confinés s’inquiètent.
     J’ai quand même le temps de remarquer que le débat autour du professeur Raoult fait rage et que les chers complotistes pointent le bout de leurs nez crochus, pour le coup, partout. Lobby pharmaceutique, laboratoires, vaccins, argent, ils sont aux anges. Ça mord à fond… Ça meurt aussi : 700 morts par jour en Italie me dit un pop up à côté de la fenêtre Youtube de Raoult qui raconte que les pics de mortalité constatés sur ses courbes du moment continuent encore et toujours d’être dans une normale moyenne. Pain béni des sceptiques du monde entier et des ignares qui s’intéressent toujours aux mauvaises données et se posent les pires questions. Je ne m’embarrasse pas et vais faire les courses : les consignes sont respectées et le vigile zélé, un Noir, m’oblige à faire la queue à l’extérieur, c’est-à-dire à faire un détour, pour finalement me laisser entrer sans attendre… 80 balles d’emplettes ! Leur sac en carton de merde craque et se déchire : je galère comme un malade, en sueur, pour atteindre chez moi. De retour à la maison, et alors qu’on se convainquait de se lever pour manger, nous repartons pour une explosion finale. Le repos des guerriers ? Un bon cassoulet ! Elle découvre qu’on peut les faire réchauffer à la casserole et moi je tombe des nues de la voir se servir du micro-ondes ! Mon assiette est meilleure. On déguste sur notre matelas aspergé, dans le noir, à minuit, déréglés jusqu’à la moelle.
     Dans un dernier câlin émouvant, nous continuons l’entreprise de réparation, et elle se confie comme rarement sur sa vie, nous reparlons de sa famille, de son beau-père, de sa mère, de ses frères, de ce qu’elle a vécu, elle reconnaît ses torts comme elle ne l’avait quasiment jamais fait, elle s’excuse et s’excuse encore, en larmes. Le soulagement en moi me fait l’accompagner. Elle s’inquiète pour elle et se persuade, en faisant ses recherches sur Internet, qu’elle a besoin de guérir d’une maladie. Je suis bien d’accord qu’elle est une jeune femme de 22 ans abîmée, comme tant, pour ne pas dire comme toutes, et là où chez d’autres la souffrance prend la forme d’une anorexie, d’une nymphomanie fausse et destructrice, d’un changement de sexe inhumain, ou de ce qu’on veut d’autre, chez elle c’est dans la peau d’une impulsivité terrible, de colères noires et injustes, d’une violence de protection qui fait disparaître la confiance qui n’est que trop absente en elle, que se cachent toutes ses peines, et malheureusement pour moi j’en suis obligatoirement et la première victime et le premier docteur. Elle se convainc être « borderline ». En effet, beaucoup de symptômes correspondent. Pour autant, je lui explique ma méfiance envers la psychologie et ma haine totale contre la psychiatrie. N’importe qui, moi le premier, pique des traits des différentes pathologies détaillées sur les encyclopédies médicales. Je suis à la fois narcissique, mégalomane, paranoïaque, sociopathe le lundi, et hypersensible, autiste, nymphomane, et ce qu’on veut le mardi. En réalité, il n’en est rien. Je suis bien persuadé que toutes ces questions n’ont pas de réponses et que personne, jamais, ne peut y répondre mieux que ceux qui les portent en eux avec l’aide de leurs véritables confidents intimes. Les médecins sont des palliatifs, des outils pour se défausser, des manipulateurs comme d’autres qu’on autorise à nous changer… L’essentiel, c’est son désir touchant de changer et de grandir. Nous verrons bien : tout est là. Nous nous étions mis d’accord, surtout à ma demande, de nous séparer un temps, pour voir, pour nous retrouver seuls, pour travailler, pour prendre du recul, peut-être une semaine : elle rentre chez elle. Le vide m’assoupit à moitié debout. L’appartement ressemble à un champ de ruines. Je redoute notre éloignement tant notre équilibre est encore fragile, et à la fois je suis heureux de ce que je viens de vivre. Je ne veux plus penser à mon avenir et m’oublie donc dans une séance de rattrapage de ce que j’avais manqué du monde… Les discours sur le monde qui change se font écho, tous confondent ce virus moyen avec le grand soir ! Je ne m’attends pas à une remise en question de notre société. Les coronavirus sont communs, nous en avons connus d’autres avec des taux de mortalités bien plus élevés, et si cette crise fait peur et va donner des coups économiques à la partie de la vie, la politique, la financière, celle des chiffres qui se transposent sur le petit quotidien, je ne crois pas qu’elle bouleversera la réelle vie, celle des aspirations des hommes qui continueront de vivre comme ils vivaient, avec peut-être, si un changement doit s’opérer, un peu plus encore de légèreté… Je rattrape le retard de mon journal, et je prends le pli que j’hésitais à prendre : les chroniques détaillées et chiffrées des microscopiques nouvelles quotidiennes sont le labeur des journalistes sans fond, parler de ce que j’ai au fond de l’esprit sera bien plus révélateur de ce qui est en jeu ces semaines à part.

David Vesper

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Jour 8, Mardi 24 mars

Les Jeux Olympiques sont reportés – comme un peu près tout le reste. Tous les quatre ans, quand j’étais enfant, c’était à La Palmyre, dans ma maison de vacances, que je regardais la compétition. J’en restais confiné tout l’été ! Les souvenirs depuis mon espèce de chaise longue en tissu d’un confort jamais égalé sont intacts : Maurice Greene que j’adorais et devant lequel je transpirais comme un fervent religieux devant une relique, l’escrime qui me passionnait, les courses de fond dont j’étais friand au point de me rêver Kenenisa Bekele – la plus belle foulée du monde – dès que l’occasion de gambader un peu m’était donnée, Thorpe et Phelps, le basket, naturellement, la gymnastique et le patinage artistique, tout m’émerveillait… Je préférais me plonger dans le noir en entrouvrant juste un peu les grands volets en bois qui donnait sur la cour où le soleil frappait sur ma mère qui sirotait des jus, entendre les grillons de loin et sentir l’odeur de pin protégé devant mes idoles que sortir me griller sur le sable. En grandissant, mon rejet de la plage que j’appréciais encore à l’époque s’est renforcé et à l’inverse cette passion pour les JO, bien que décroissante, n’a pas disparu et j’ai même pris l’habitude de me coltiner ceux d’hiver alors que je déteste le ski plus que tout au monde. L’enchainement ininterrompu des disciplines à la télévision m’enchantait et je n’en voulais pas rater une miette. Cette fois, j’en serai privé. Je me console en me disant que, comme tout, la féérie s’amenuise et la mythologie semble disparaître comme si la machine à rêve s’enrayait : est-ce que c’est l’objectivité ou l’âge qui m’en donne l’impression, je l’ignore humblement, mais je trouve les sportifs moins grands, les enjeux moins sexys, les noms moins fantasmagoriques. Plus de sprinters, les beaux coureurs de fond disparus, les nageurs coulés… Usain Bolt était le dernier rouage surhumain comme LeBron James l’est encore en NBA. Après eux, le Déluge…
     Julien me rejoint chez moi. On va changer d’air et se complaire dans l’ambiance vesperienne au maximum, ensemble. On ressort même les instruments de musique, on souffle dessus pour en faire partir la poussière comme pour réfléchir aux premières directions du nouvel album que nous désirons faire, six ans après le dernier. C’est l’angoisse ! Écrire m’est assez facile, j’ouvre mon ordinateur et je me lance, la page blanche n’existe pas. La musique, paradoxalement bien plus facile à rendre belle, ne demandant qu’un grand talent et peu de rigueur pour être très bonne, et alors que je l’avais quittée parce qu’elle m’était justement trop facile et pas assez épanouissante, aujourd’hui me terrifie, comme si j’avais oublié comment la construire, comment avancer entre le stade où la composition existe dans mon esprit ou sur les notes de mon piano et toute l’édification interminable qu’il reste à suivre devant le logiciel d’enregistrement vide. Par où commencer ? Comment choisir les tonalités, les tempos ? Comment être prêt à enregistrer ? Quels arrangements ? Tout me semble insurmontable. La musique, quand on est doué, ne suffit plus. La littérature a pris sa place. Le défi est plus grand. On peut y dire vraiment. La place du travail est plus indispensable et la violence de cet art est alors plus grand, et donc plus agréable, à quelqu’un comme moi qui, longtemps, surfait sur ses dons. Retourner à ce premier, pourtant, me crispe. Je n’ai aucune idée de comment j’ai pu produire de telles chansons auparavant alors que mes textes me sont tous familiers… On essaie, timidement. Je perds toute la nuit à hésiter entre un tempo à 104 ou à 106 pulsations par minute. Ça va être long, au début… On commence par une chanson dont la musique, la guitare disons, a été écrite par Julien : il y en aura moins sur le futur disque et elles me paraissent moins ambitieuses et difficiles à monter, cela me permet une reprise en douceur… La mélodie que j’y chante est superbe, ses idées de guitare aussi, mais rien n’existe encore, et depuis toujours, alors que je préférais le studio à la scène qui m’était encore pire, je trouve l’ambiance flottante du travail lent d’érection d’un morceau ignoble, invivable, stressant, lent, impossible. J’enregistre des voix sur la démo, je m’enregistre au piano, une fois, deux fois, je cherche si je veux la chanter à tel demi-ton supérieur ou non. Je n’ai jamais aussi bien chanté aussi facilement et sans concentration, c’est déjà un signe encourageant… Après des heures, les deux choix de base sont faits, alléluia… La musique fonctionne par humeur et illumination : tout est déjà là, en moi, contrairement à l’écriture qui demande une concentration de toutes les minutes et qui peut se travailler même dans la souffrance ou le manque d’envie ; la musique, elle, nécessite un désir, une souplesse, et l’envie de transformer les quelques secondes de grâce et de facilité avec lesquelles j’ai fait le plus dur, c’est-à-dire la composition miraculeuse de mélodies sur des accords, en véritables morceaux cohérents. Pour moi, la musique c’est un jeu d’enfant miraculeux que je dois me forcer à laisser grandir en œuvre adulte, alors que l’écriture est un mystère de vieillard monstrueusement ardu à régler mais qu’il m’est relativement aisé de résoudre.
     On adore les documentaires, trop rares, qui montrent les coulisses de musiciens en studio pendant la création de leurs albums, ou bien en répétitions. Ceux de Muse sont bien faits, un film sur Karajan est passionnant, Springsteen et les Stones ont des rushes intéressants, Gould c’est prodigieux, les rappeurs plus contemporains se filment beaucoup aussi, leurs ingénieurs encore plus, tout cela est passionnant. On a regretté fort de ne pas nous êtres filmés pour l’enregistrement de L’Église, alors cette fois nous nous disons qu’il serait intéressant d’essayer de nous y tenir et on lance, dans une mise en scène encore hideuse, une sorte de stream à sauvegarder, au cas où, que nous pourrons garder et monter, un jour.
     Matthieu revient vers moi et me balance une seconde nouvelle sur laquelle il veut mon avis : j’en profite pour lire enfin les deux et lui répondre. La première ressemble énormément, par endroits seulement cependant, mais avec un classicisme bien plus assumé – qui va jusqu’au subjonctif au passé systématique –, à ce que mon frère peut produire parfois. Elle met en scène une ignoble féministe dans une situation drôle et absurde lors d’un enregistrement radio avec une équipe. C’est ce que Beigbeder aurait pu faire de son dernier livre s’il était plus talentueux. La deuxième est encore plus classique, il y décrit un personnage chic, adorable, propre sur lui, qui se révèle à la fin être un terroriste : mauvais client, j’avais deviné. Nous parlons longuement de nos projets, il me critique élogieusement sur mon journal et me rassure sur les points qui me faisaient encore douter. Je lui propose de partir avec moi, bientôt, comme je l’avais fait seul à Grenade l’an dernier, pour mettre un coup d’accélérateur à nos romans.
     Le gouvernement met en ligne de nouvelles attestations, à la fois plus détaillées, plus sévères, mais plus pratiques et faciles à détourner d’après moi. Je continue d’être ahuri devant la facilité avec laquelle, dans un flou juridique absolu, le gouvernement a réussi à faire accepter, par simples apparitions à la télévision, de telles mesures exceptionnelles à tout un peuple sans une seule contestation ni inquiétude. Ça en dit long… De l’autre côté de l’atlantique, les américains sont déjà gavés de ce fuckin’ virus et veulent juste se remettre au boulot.
     Bastien, un lecteur devenu ami, m’envoie par surprise un long mail très touchant, lui aussi pour me parler de ce journal. Cela m’encourage beaucoup.
     Je m’installe dans mon lit et j’essaie de calmer mes pensées qui fusent devant la chaine Youtube de Loïc Prigent qui s’infiltre dans tous les grands défilés ou dans toutes les grandes maisons de couture et leurs coulisses – j’adore les coulisses, souvent plus que ce qui y est produit. Balmain, Céline, Dior, je me tape tout. La mode c’est la futilité la plus sérieuse et la plus futile des activités prises au sérieux.
     Je me termine par une interminable conversation Messenger qui m’emmène une fois de plus jusqu’à midi, quasiment, avec ma précieuse, et on s’enfonce dans des tentatives de dévoilement et de confession d’un amour impensable qu’on brûle de parvenir à décrire correctement à l’autre. Je tiens sa vie entre mes mains, me dit-elle, ignorant encore certainement que je ne serai toujours qu’un enfant, bien loin du narcissique en complexe de Dieu, qui souffrira éternellement, timide, apeuré, sensible, presque dépassé, de tout l’amour qu’il peut susciter et des responsabilités tous azimuts qui lui glissent alors tendrement sur les épaules ou bien dans ses mains de femme, dans ses mains en charge de tant de choses déjà : peut-être faudra-t-il un jour des bagues qui scintillent pour soulager un peu mon univers et lui offrir une hiérarchie méritée.

David Vesper

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Jour 9, Mercredi 25 mars

Les cheveux de Macron poussent à mesure que sa calvitie semble se creuser discrètement. Son discours à Mulhouse est inutile. Je suis tracassé par plus important : deux semaines que le championnat américain de basket, la NBA, est en pause. C’est une grande frustration tant la saison était excitante puisque disputée et avec la possibilité, au bout, de voir le joueur que j’aime le plus et son équipe s’imposer. Avec le confinement qui s’est mis en plus juste dans la foulée, c’est rageant pour un noctambule comme moi d’être privé de ces plaisirs de plusieurs heures, toutes les nuits. J’ai remarqué que beaucoup de jeunes de ma génération flottant dans les mêmes sphères artistiques que moi partagent cette passion – avec moins d’expertise, naturellement… J’ai vécu grâce à ce sport, même sans y jouer, tant d’émotions… Quand les scores se serrent et que l’horloge s’égraine, je suis debout devant mon écran, le souffle court. Je cherche mon air comme les joueurs que je vois, concentrés, dégoulinants d’une sueur de héros. Ils sont magnifiques dans leurs costumes de sportifs, ces tuniques immondes qui pourtant, dans cette arène, paraissent si belles, comme celles des gladiateurs qui flottaient dans leurs armures trop grandes encombrés de lances intenables, et qui étaient, il faut le reconnaître, les plus élégants de tout le continent, même dans la poussière.
     Là, ils ressemblent tous à des princes noirs titanesques. Ils sont géants, très musclés, souvent tatoués comme des gangsters de cinéma, et pourtant ils sont bien réels. À l’autre bout du monde, ils font le spectacle pendant que moi, décalé de six heures – si ce n’est huit – dans la nuit par rapport à eux, je les regarde, ému, minuscule.
     La NBA, c’est une mixture de toutes les rares choses qui ont pu un jour être à sauver dans le sport – le combat viril idiot ; le storytelling à l’américaine, grandiloquent et hollywoodien jusqu’à la moelle, tellement dans l’excès et le ridicule qu’il en devient fantasmagorique et enivrant pour les enfants ; les corps d’athlètes Noirs, parfaits, inhumains ; la bataille pour la postérité puisque le marketing a réussi à être d’une puissance si tonitruante que les vainqueurs d’aujourd’hui sont assurés d’avoir les plus belles statues demain, et c’est très bien comme ça.
     Je ne suis d’aucun camp mais certainement pas de ceux qui regrettent la déification au présent des grands sportifs : je préfère que ce privilège leur revienne à eux plutôt qu’aux artistes. Les artistes n’ont besoin d’aucune bénédiction, d’aucune sanctification, surtout pas de déification. Ils n’ont même pas besoin de fans – de fidèles, oui. Ils sont déjà des dieux. Ils ont alors simplement besoin d’offrandes, de prières et de soutiens. Les sportifs, dans notre univers, ne sont que les rois. Ils ont tout : l’or et la gloire, la grandeur et la puissance, c’est-à-dire pas grand chose, mais l’Histoire qui est toujours juste, ne fera d’eux, un jour, qu’une liste de noms, oubliés. Les rois vieillissent mal. La populace se souvient gauchement d’un Louis XIV ou deux pour des dizaines d’autres inconnus au bataillon, vagues prénoms franchouillards ringards. Les artistes, ces malfamés, dominent toujours l’Histoire, qui leur rend grâce. Elle n’en oublie aucun – ou si peu. Mieux alors : elle n’oublie pas le génie, où qu’il se cache. Les génies sont toujours rattrapés, marbrés. Si elle est aveugle à certains, et que jamais elle n’ouvre les yeux, d’autres le feront, ailleurs, au Paradis.
     Seuls les rois vraiment solaires resteront, ceux qui écrasent tout de leur grandeur et qui justifient une immortalité autrement que par la place de pouvoir qu’ils occupent. Ils sont rares. Michael Jordan semblait intouchable, en tout cas dans le monde du basket, celui qui m’intéresse en particulier. Et pourtant, le temps fait son effet, et il est en train d’être doucement éjecté de son trône. Le grand roi, le nouveau roi, s’appelle LeBron James. LeBron, c’est un colosse de plus deux mètres et de plus de 115 kilos, c’est un monstre, un gorille j’ose même dire. Il court avec la vitesse et l’explosivité d’un receveur de football américain, il a la puissance et la carrure d’un gros boxeur, l’agilité d’un footballeur du Barça, la détente d’un sauteur en longueur, la vision du jeu d’un aigle visionnaire, etc. Il est l’athlète ultime. Pour ne rien gâcher, c’est facilement le plus habile pour parler, le plus émouvant, le plus attachant. C’est un mystère pour moi que personne n’écrive sur lui tant il est un bon sujet à fantasmes et à études : tous ces geeks ratés et autres pauvres types qui ne pensent toute la journée qu’aux machines, au clonage, au transhumanisme, ou alors les autres, les beaufs un peu bourrins qui lisent Nietzsche comme si c’était leur copain de bistrot et qui rêvent de l’homme parfait, bien musclé et bien fort, ils devraient tous tomber aux pieds du roi LeBron…
     Ce qui m’a toujours touché chez James, c’est le poids qu’il porte sur ses épaules (et Dieu sait qu’il en porte, des poids, et qu’il en a, des épaules) de la cristallisation du clivage, qui existe dans le sport, entre ceux qui le comprennent bien, et les connards. Les connards, ils sont faciles à identifier : généralement, ce sont ceux qui entraînent vos gamins dans les clubs des provinces les plus reculées. Ce sont ceux qui portaient, il y a quelques années, des survêtements Panzeri ; ce sont ceux encore qui aiment systématiquement, et ce quelle que soit la discipline sportive, les éléments les moins attachants, les plus ennuyeux, les moins sexys, qui vont préférer une soirée Canal + devant un Rennes – Sochaux plutôt qu’un Barcelone – Real sur une autre chaîne ; ils vont préférer Djokovic à Nadal (qu’ils trouvent trop « bourrin », ces idiots) ; ils vont préférer le basket français à l’américain (qui n’en serait pas du « vrai ») ; ils vont préférer le hand (beurk) au basket ; ils vont préférer les joueurs Blancs aux joueurs Noirs ; ils vont donc, pour revenir à la NBA, préférer Duncan à Iverson, Pierce à Carter ou alors la planète entière (mais surtout les San Antonio Spurs) à LeBron James, qu’ils ne peuvent pas piffrer. Ces types ont une pathologie qui dépasse leur condition de connards : ce sont des gros jaloux. Ils sont souvent moches, et surtout très peu doués physiquement. Et pas qu’en sport ! Trouvez-moi un fan des Spurs qui sait baiser ! Quoi qu’ils fassent de leurs bites, moi j’ai toujours souffert de cette solitude au milieu de tous ces déchets. Ils m’ont dégouté du sport quand j’étais petit, ils m’ont dégouté de la camaraderie (j’ai mis presque quinze ans à la saisir à nouveau, à la comprendre comme un enfant, c’est-à-dire comme il faut), ils m’ont coupé l’herbe sous le pied : ils ont été des frustrateurs énormes, des castrateurs de talent. J’étais doué, et ils ont réussi à briser même l’envie – pas seuls, bien sûr, mais tout de même. C’était comme s’il était intolérable pour ces gens qu’une seule dose de plaisir, de passion, d’adrénaline, d’énergie, qu’une seule goutte d’émotion ou un minuscule frisson puissent éventuellement faire partie de la pratique, de la philosophie, de l’existence du sportif. Alors, très bien, j’ai arrêté. Je ne fais plus de sport depuis des années. J’ai compris. Il est d’autres domaines où, à l’inverse, je n’abandonnerai pas. Je n’étais pas fait pour ça, le sport, ne serait-ce que physiquement, alors je n’ai pas le regret, mais une amertume certaine, et une haine, bien chaude, très juste, que LeBron me permet bien souvent de calmer, de soulager, de transposer. Oh, son histoire à lui n’est pas la même. Lui, c’est un petit miraculé du ballon. Né au fond du pays, à Akron, à côté de Cleveland, Élu physique monstrueux et surhumain dès la naissance, il a coché toutes les plus belles cases et a été le meilleur, encore et encore, confirmant tous les espoirs fous placés en lui. Cleveland, puis Miami, puis Los Angeles, il domine la ligue depuis vingt ans comme personne ne l’a jamais fait avant lui. Il m’a fait pleurer, plus d’une fois. Ses échecs sont plus beaux que ses victoires magnifiques. Aujourd’hui, alors qu’il fonce vers ses 36 ans, comme mon grand-frère, je suis privé de ses derniers – quoi qu’il défie l’épreuve du temps comme personne – exploits, la mort dans l’âme…
     Avec Julien, logiquement, nous regardons le documentaire d’Alessandra Sublet sur Tony Parker puisqu’après Griezmann c’est sur TP9 qu’elle a jeté son dévolu : sans surprise, c’est nul. À la place, on essaie d’enchainer avec la dynamique d’hier et nous continuons à faire de la musique, ou plutôt Julien s’y colle pendant que je le regarde faire. J’écoute attentivement ses pistes, je lui demande d’en rejouer, une fois, deux fois, trois fois, jusqu’à ce que la moindre note corresponde à ce que je désirais : la naturel, le galop, etc. Je filme mon écran quelques secondes avec la démo (c’est comme ça qu’on appelle un morceau en plein travail) qui passe en fond pour l’envoyer à mon copain Nathan. Nathan, c’est le seul ami qui me reste de ma vie d’avant, quand j’étais David Vaché pour tout le monde, quand j’habitais à Niort, quand je débutais dans la musique, d’ailleurs. Il s’était mis à la basse pour jouer avec nous, avait déménagé à Londres pour y habiter avec nous, et aujourd’hui, des années plus tard, il est à Paris, pas loin, s’est mis à composer de son propre côté, et nous l’avons aidé à enregistrer ses chansons. Comme tous les autres je le vois peu, mais le lien, étonnamment, tient. Ce n’est jamais superflu ou gênant, on se raconte nos aventures, et sa curiosité et, plus rare encore, sa bienveillance, ne faiblissent pas. Au début du confinement, la veille, il m’a même proposé en catastrophe de me ramener à Niort… Il s’étonne de nous voir à nouveau à l’œuvre. Tu m’étonnes !
     Marien, mon autre ami, va mal – ça ne change pas – et me dit avoir besoin de moi – ça ne change pas non plus. Il m’envoie des photos mystérieuses qui me laissent penser qu’il n’est pas chez lui et passe le confinement en un lieu étrange, hors de chez lui ou de chez sa famille. Un jour, je raconterai pour lui ce qu’il est incapable de dire de lui-même et de son histoire. Il faut que je trouve un peu de temps pour que nous nous retrouvions, ne serait-ce que virtuellement. Il me manque, étant lui aussi l’un des miracles humains de ma vie.
     Je reçois encore des messages de félicitations, ça ne s’arrête pas : cette fois c’est Nicolas Gabet, juste avant que je ne m’endorme, après l’aube ! Lui, je l’adore. C’est un lecteur de Nabe et de Vesper qui a pris l’habitude de nous envoyer des mails à l’un ou à l’autre, en boucle. Dommage que par manque de confiance (ou par excès de sobriété) je sente qu’il se retienne encore, de peur de nous déranger. C’est un trait commun à beaucoup d’admirateurs : ils estiment que nous envoyer des compliments, surtout s’ils prennent le temps de bien le faire, va être pour nous source d’inconfort ou de dérangement, alors ils se brident. Quel comble… Son grand truc à Gabet c’est de balancer par crises, d’alcool bien souvent, des pavés et des pavés de pensées en réaction à nos textes : j’aimerais qu’il se lâche encore plus puisque ce n’est jamais trop et que souvent, au milieu de ses brouillons délirants, se glissent des remarques très justes, rares et touchantes dont tant d’autres sont incapables.
     Après une nouvelle conversation virtuelle de couple, bouillante, violente dans le désir, inédite dans la forme, expérimentale pour moi, émouvante finalement, comme toujours, je me sens enfin fatigué et totalement vidé, et je lance le dernier podcast de Logan Paul – je n’ai plus à expliquer l’intérêt des frères Paul pour qui s’intéresse à son époque – pour m’endormir…

David Vesper

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Jour 10, Jeudi 26 mars

Raoult a réussi à faire accepter son médicament ! Le Patrick Sébastien de la médecine peut souffler et tripoter sa bagouze plus sereinement. Les malades, quant à eux, rien n’est moins sûr. Du côté des ‘ricains, plus prompts à tenter la méthode Raoult, on refuse de s’alarmer et le pays continue obstinément de privilégier son économie à sa vie. Il s’agit de bosser, de travailler, de mouiller le maillot, de maintenir le business à flot ! Il ne faut pas déconner, on connaît les priorités ! C’est une mentalité quasiment incompréhensible pour nous, quasiment autant que celle des étranges Japonais. On a intégré leur délire total sur le mérite et l’importance de se faire seul, sur l’ascension sociale et l’argent, mais leurs réactions patriotiques généralisées, du Président au petit habitant campagnard, de l’acteur au jeune performeur sur TikTok, nous sont totalement étrangères, comme si les logiques différaient, comme s’ils vivaient sur une planète en tunnel, avec d’un côté une profondeur noire qui ne saurait les attraper et de l’autre une lumière faite de réussite dont ils seraient automatiquement, par principe, les destinataires uniques : rien ne peut les toucher tant qu’ils bossent… Eh bien, qu’ils bossent ! Quelque chose d’arriéré, de sympathique même dans le coté guignol, d’enfantin, de cinématographiquement simplet, perdure chez eux…
     Après une sortie Franprix avec Julien, je rentre à la maison et découvre un long message sur Twitter de Youri, aussi surnommé Trafalgar. C’est un garçon discret, difficile à cerner, mais très fidèle. Il est probablement celui qui, depuis qu’il a croisé ma route, a été le plus actif dans le soutien, le plus juste : il a fait des articles, une belle lettre ouverte à mon endroit, des tweets, il ne lésine pas et n’a pas peur une seconde ce qu’on pourrait en penser. Il ne manque pas à l’appel de cette nouvelle aventure ! Décidément, ce journal fonctionne, et l’apparition de cette intimité amoureuse dans mes récits soulage beaucoup, et bien au-delà de moi-même… Tous les jours quelqu’un me dit quelque chose sur une ligne écrite ici, quel que soit le sujet…
     À côté de ça, ma chérie me montre le message qu’elle vient juste de recevoir d’un vieux photographe en réponse à une photo d’elle, prise par votre serviteur, qu’elle venait de mettre en story. Ça me met dans une colère noire et m’autorise alors à cracher mon venin sur ce milieu infâme. Autant je suis très sévère envers les femmes, leur féminisme moderne ignoble et leur alliance détestable avec le lobby LGBT, autant s’il y a bien un milieu dont elles auraient raison de se plaindre – et d’ailleurs sans tellement le faire, dans une tolérance incroyable –, c’est celui de la photographie, amateur, ou disons semi-pro encore plus. Pour l’immense majorité c’est un univers dirigé par des vieux pervers pour qui l’art n’existe pas, au goût douteux et toujours laid ou grossier, et qui n’ont comme seule motivation que l’érection ratée que photographier et parfois même simplement approcher, autrement dit fantasmer, ces jeunes filles de 15, 18, 20 ans, leur procure. « Tu es aussi mignonne que quand je t’ai découvert ! Tu es belle ! Un modèle de rêve ! Je rêve de te photographier pour ça et parce que notre parcours n’est pas banal ! » lui envoie donc ce déchet. Le parcours peu banal c’est simplement la façon dont, il y a quelques années, ils n’ont pas réussi à organiser un shooting parce qu’ils déménageaient l’un et l’autre dans des villes différentes, mais peu importe, ce qui compte pour ces cinglés,c’est d’instaurer comme une manipulation douce, terrée, ridicule, et tenter sous la protection d’une sorte de lyrisme d’EPHAD de personnaliser puis de sexualiser le lien avec la proie. Aux remerciements plus polis que naïfs, le « photographe » s’est senti obligé d’ajouter : « Tu sais. J’aime les femmes. Au-delà de tout. J’aime la féminité. Mais soyons honête. J’aime les belles femmes. Toi, tu l’es. Et j’aime encore plus les belles femmes quand elles sont gentilles et toi tu l’es aussi. Et puis, tu es à part. Une petite sœur. J’aimerais te rendre hommage. Te montrer comment tu illumines ma vie. » Et comment compte-t-il faire ça, ce salaud, en lui sortant sa grosse pine quand elle fera l’erreur de lui accorder sa confiance ? Tout y est ! La syntaxe gerbante, solennelle comme dans les mauvais plagiats de Duras, incapables de ponctuer une phrase correctement ; la glissade de manipulation visant à faire croire à la proie qu’elle est « spéciale », et tellement rare, rare comme les 423 autres messages similaires envoyés en deux soirs ; l’erreur de vicelard faible manipulateur avec l’apparition de la « petite sœur » dont on loue pourtant la beauté, le corps, la féminité, qu’on drague incestueusement, sur laquelle on se branle sûrement, pas tellement comme on l’attendrait d’un grand-frère… Et à la fin, le sang trop puissamment concentré dans la queue, le cerveau lâche, et le sous-entendu final écroule tout l’effort de retenue, on annonce clairement la couleur, on veut niquer la modèle de tout son être, en essayant tout de même de garder la face, c’est-à-dire l’appareil photo porté en étendard, pour essayer de faire oublier l’ignominie derrière un rideau non de fumée mais de fausses ambitions artistiques. Il suffit de regarder les travaux de ces malins pour le comprendre : les lumières dorées laides, la netteté trop travaillée, les retouches ratées, les cadres grossiers, l’érotisme forcé et inesthétique… Il faudrait s’intéresser un peu à la peinture, au grand cinéma, aux véritables photographes… Ces escrocs sont à la photographie ce que « Les Anges » sont à la télévision, Vin Diesel ou Gastambide au cinéma, les sous-marques de Lidl à la gastronomie… Dieu soit loué, ma copine n’est pas dupe, elle était lucide sur ce monde que j’ai terminé de bien lui montrer. Mais comment faire, en effet, si l’on veut des photos ? Les connes du #Metoo et du #Balancetonporc se sont évidemment trompées de cibles, une fois de plus : dans l’œil de leur cyclone sont plutôt emportés certains grands artistes professionnels, des mastodontes isolés, des photographes des Kardashian et Ariana Grande de l’univers pailleté des stars qui ont pu se servir de leurs CV pour demander clairement à des inconnues qui rêvaient d’une séance avec eux de leur envoyer des photos d’elles nues ou carrément de leur sucer la bite. Je trouve ça plus honnête, moins dangereux, bien moins malsains. Le pot aux roses est montré, les femmes clairement traitées comme les putes que tant d’entre elles acceptent d’être, et le danger est minime. Transformer ces hommes et leurs attitudes vulgaires en criminels et en harceleurs est plus simple que d’oser poser un véritable œil sur la profession entière, en elle-même. Je l’avais décortiqué pour le cinéma dans « Les Honteuses », mais dans la photographie, c’est pire. Au cinéma, l’hypocrisie venait des femmes. Là, elle est dans les deux camps, des deux côtés du manche, si l’on peut dire… Aucun enculé dans son garage à Arcueil ou à Angoulême ne souhaite y accueillir la petite Julie, 19 ans, en école pour devenir secrétaire, la faire y poser en talons trop grands et en nuisette bon marché, pour des raisons artistiques, esthétiques, spirituelles… Ces immondices sont souvent des hommes mariés, des pères, des professeurs, des dentistes, et il faut imaginer à quel point leurs messages envoyés à gauche et à droite peuvent facilement charmer et convaincre des petites qu’ils vont faire se sentir belles et grandies – parce qu’il faut aussi songer aux psychismes de beaucoup de ces jeunettes qui ont envie d’aller se faire photographier dans tel ou tel garage, souvent en string… Il faut les imaginer, ces chiens, avec ces milliers d’images, ces rushes, ces prises, ces séances, dans leurs disques durs. Il faut les imaginer se branler devant l’écran, devant les conversations Messenger, partout. Il faut imaginer ce qu’ils pourraient convaincre ces jeunes femmes de faire. Rien à voir avec les catins profitant d’un homme de pouvoir ou cédant à ses avances. Ici, c’est le contraire : des moins que rien planqués derrière leurs flashs qui parviennent à convaincre des jeunes femmes au pouvoir immense sur eux de leur céder un peu de leur lumière. C’est révoltant. Il faudrait tout simplement interdire cette pratique ou bien créer un comité qui délivrerait des labels à ceux qui seraient autorisés à exercer : j’en serais évidemment le seul juge. Je ne méprise rien de plus que les hommes qui cachent leurs queues.
     Nuit musicale de plus. Je suis en meilleure forme. Je guide Julien pendant qu’il enregistre de nouvelles pistes de guitare et avant qu’il ne s’occupe comme un roi de rentrer les acoustiques en une heure ou deux. En deux soirées, il a quasiment tout fait. Je n’enregistre aucune de mes parties aussi rapidement. Je vais me coller au piano et nous passons une bonne heure à tester les sons d’orgue du logiciel : je ne veux plus utiliser ceux directement dans mon synthé, même s’ils sont de très bonne facture. J’en remarque deux ou trois splendides dont un que je choisis pour ce morceau. Je tâtonne sur le pré-refrain pendant des plombes pour essayer de trouver comment jouer, quoi jouer. Le plus simple ce serait d’enregistrer simplement des sortes de nappes en plaquant les accords tant l’arrangement autour est déjà mélodique et chargé, et pourtant je culpabilise de ce raccourci. Je demande à mon frère de me faire écouter des morceaux de Springsteen, Bowie, Dylan, et d’autres choses dans cette veine assez simple pour voir comment eux s’y prennent : sans surprise, ils ne s’emmerdent pas… Moi, si. Je trouve finalement quelque chose de joli et je l’enregistre. C’est du MIDI, ce qui permet, sur le logiciel Cubase, de retoucher chaque note. J’entends dans mon esprit des minuscules décalages qui me semblent diminuer le groove et la beauté, alors je bidouille, c’est au millimètre, jusqu’à l’imaginaire parfois. Vers 5 h du matin, c’est fait.
     Pendant deux heures, on regarde des robinets et des façades de cuisine sur Internet. J’ai à répondre à un mail du chef de chantier de l’appartement où je vais bientôt vivre et dont je dois superviser tous les travaux… Mais c’est une histoire pour un autre jour. Il fait un jour éclatant et à 8 h je n’ai toujours pas sommeil. Je me remets à l’orgue pour tenter de trouver le refrain… Échec, et après vingt minutes, je fonce au lit où je feuillette le Saint-Exupéry à côté de mon lit pour essayer de m’endormir quelques heures…

David Vesper

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Jour 11, vendredi 27 mars

Deux semaines de plus ! C’était l’évidence dorénavant officialisée. Je ne suis pas mécontent de cette nouvelle. L’ambiance flottante, cette sorte de parenthèse inattendue, brutale, toute douce, va perdurer encore et on va pouvoir continuer de s’y complaire, et de voir, regarder en soi à la Rilke, voir ailleurs, lentement.
     Pendant ce temps, d’autres chiffres tombent : l’Italie explose le record de morts, 1000 montés au Ciel en une journée, les plateaux de télévision aussi sont aux anges ! Bravissimo ! Je me souviens alors d’une longue discussion que j’avais eue avec Marien à propos de ce pays sublime, de ce pays bloqué, comme terminé, figé, sans réel drame – jusqu’ici. Nous partagions la même impression d’une terre qui semblait, alors qu’elle était peut-être la plus belle, la plus grande, la plus majestueuse, s’être comme arrêtée au début des années 2000, comme si elle avait considéré que ce fut suffisant, que le chemin avait été parcouru, heureuse, fière d’elle-même : tout y passait, les voitures, la culture, les vêtements, les infrastructures… Rapidement, parce que les autres autour n’ont eux pas cessé leur course effrénée, l’Italie a glissé sur place, devenant petit à petit une sorte de pays de l’est foireux, risée du monde mondialisée, la beauté, celle spirituelle, unique, en plus : basculement politique beauf, handicap social grandissant, roulade dans un monde disparu partout ailleurs. Le coronavirus illustre ce sentiment enfin très concrètement. L’Italie est en 2020 une sorte de tiers-monde élitiste. Les hôpitaux ne suivent pas et s’écroulent, et les images des barres d’immeubles glauques, les tissus suspendus aux fenêtres pour sécher les larmes des endeuillés, qui nous parviennent des réseaux ne réchauffent pas nos cœurs nostalgiques, malgré l’effort de leurs chanteurs lyriques, de leurs mafiosos amusants, malgré la grâce qui peut rester, se montrer, se laisser attraper entre les ondes ritales… Venise est à part. Florence également. Rome, non, elle a sauté en plein dans cette ivresse, cela m’avait frappé la dernière fois que je m’y étais rendu et que je me promenais au milieu de ses habitants comme déformés : elle m’avait pourtant, malgré tout, paru être encore l’une des plus belles villes, magicienne, du monde.
     Je me suis encore levé si tard que le jour m’échappe. Vendredi soir : je regarde Koh-Lanta avec Julien. C’est la seule émission de télévision que je visionne encore parfois – en live sur l’ordinateur, naturellement. Elle m’amuse beaucoup sociologiquement tant les castings sont réussis et évoluent grossièrement avec les années qui passent et les candidats qui n’en sont plus vraiment, transformés en sorte de fans, à la fois du jeu, et cette fois-ci encore mieux, d’autres candidats. Voir ces individus souvent peu intelligents s’affamer, se manipuler, couler sous l’eau, se disputer, entendre et décortiquer leur langage, les voir s’apprivoiser, se permettre des ingratitudes inhumaines, se surprendre de trahisons logiques, le tout au milieu des rouages bien visibles d’une production de télévision profitant de la bonne naïveté incompréhensible de leurs téléspectateurs bouillants sur Twitter, ça m’intéresse. C’est entre le spectacle de gladiateurs et le zoo – deux abominations rendues acceptables dans ce cas unique.
     Je reçois de nouveau un mail d’un type anonyme dont le faux nom m’évoque un souvenir comme s’il était déjà apparu dans la boîte mail de ma revue pour me proposer ses textes… Il me fait part de sa réaction à ma publication du jour et de mon discours sur la NBA et LeBron James. L’effort est là, c’est assez copieux, relativement détaillé, écrit correctement, mais affreusement bête. Il ne parvient pas bien à cacher son mépris derrière une mauvaise ironie de compliments (peut-être plus sincères, eux), ce qui suffit à ne pas me donner envie de lui répondre dès les premières lignes, et puis l’angle qu’il pense avoir trouvé pour tenter une nuance ou plutôt comme une inversion de ce que moi je pourrais dire du sujet, surtout s’il me prenait de le développer, ne me convainc pas, et termine de me décider à laisser tomber. Je ne peux pas honorer tout le monde. C’est trop facile, droit, aveugle, bête au fond, mais de cette bêtise qui provient non d’une débilité simple mais d’un esprit plus affuté par la culture et la pensée, celle qui montre avoir réfléchi, c’est-à-dire la pire… Pour lui, rapidement, LeBron c’est Goliath, et tous les autres, les Curry et compagnie, que lui préfèrent les aveugles, sont des David émouvants. C’est évidemment le contraire (c’est David, le roi), et les gros muscles du meilleur passeur de l’histoire du basket, je parle de LeBron, ne sauraient me contredire. Trop facile à expliquer… Navré, cher « Polixenia Dogaru », mais je n’ai pas la force. Trop d’erreurs : le faux nom, le ton, le contenu…
     Certains soirs, c’est plus difficile que d’autres : j’écris ce journal le lendemain, au réveil, pour coucher ma journée de la veille, et tous les matins ne se ressemblent pas… Certains sont agréables, motivants, stimulants, d’autres sont terribles, gris, tristes, et empêchent une concentration efficace. Un jour peut en gâcher un autre. Le futur peut tacher le passé. J’ai conscience que par la vitesse, le premier jet, l’absence de relecture, ce journal est par essence en-dessous, ou peut-être plutôt à côté, de mon niveau maximal – c’est le jeu et l’intérêt, compensé autrement –, mais j’ai une certaine douleur à me sentir comme freiné encore davantage comme c’est le cas actuellement. Marien m’envoie son repas du soir – une tradition qui nous amuse beaucoup entre nous – et je pense à le partager, ce sera plus intéressant que mon humeur maussade de raconteur dans l’immédiateté de cette écriture :

     « Jambon de Savoie, restes de quiche, comté, bière en apéritif, puis potage butternut/oignons/patates douces, rôti de boeuf aux pommes de terre béarnaises, là-dessus un EXCELLENT bordeaux Haut-Médoc 2012, oublié le nom, petite pause digestive à travers les rues solitaires d’Orléans, où seuls des flics nous traquaient dans la ville déserte, fantomatique, irréelle, illuminée avec le même soin que d’habitude pour personne, décor de cinéma, où la nature et les oiseaux reprennent lentement leurs droits, les arbres poussent, des canards traversent à la queue-leu-leu les quais de Loire, des cygnes marchent sur les quais, nous avons croisé cinq personnes en tout hors flics en cinquante minutes de marche et contrôlés par trois voitures, et toi ? et enfin baba au rhum et tarte chocolat/cacahuète de chez CORDIER. Je suis plus obèse que je ne l’ai jamais été de ma vie. »

     La nuit, je la passe comme la précédente : musique jusqu’à l’aube. Cette fois, je cherche la tonalité d’une deuxième chanson, et j’échoue. J’hésite, à un ton près : est-ce que c’est mieux quand la voix semble plus grave et moins criarde mais que la musique paraît alors plus lourde et molle, ou bien le contraire ? Impossible de me décider. La suite n’est pas plus agréable : bloqué volontairement et férocement avec le son de piano de mon génial synthétiseur depuis 10 ans, ce son que je considérais comme étant parfait, signature de mon jeu, je me rends compte cette nuit que ceux disponibles dans le logiciel de l’ordinateur lui sont probablement bien supérieurs. Quatre pianos à tester avec, pour chacun, vingt reverbs, dix placements de micros, différentes salles simulées, les variations de puissance des marteaux, du corps, de tout ce qu’on veut : ça prend toute mon énergie jusqu’à parvenir, je l’espère, on verra demain, à trouver le son idéal…
     Alors que je pensais m’endormir à 9 h, quand ces efforts étaient enfin récompensés, j’ai passé des heures supplémentaires à parler avec la star de mon journal, et de mon cœur. Exceptionnelle, adorable, sublime ce « matin », Dieu merci… On verra demain également… Un saignement de nez torrentiel (rarissime chez moi), le plus important de toute ma vie, me tache partout en rouge, me fait tourner la tête. Je dors…

David Vesper

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Jour 12, Samedi 28 mars

L’Italie dépasse les 10000 morts ! À Rome, alors qu’une tempête s’abat sur la ville, un petit point blanc se détache de la noirceur qui écrase les pavés des grandes places aux alentours du Vatican. Il avance, isolé, comme une petite fleur qui pousse et danse, embêtée par le vent, au milieu d’un champ de fausse apocalypse. C’est le Pape ! C’est François ! Je l’avais manqué, c’était hier soir ! François monte les marches mouillées, la place devant sa basilique est historiquement vide – comme son Église diraient les mauvaises langues ! Sa « bénédiction Urbi et Orbi » est lourde et tendre. Le corona se mute en virus religieux, en réconciliateur du Ciel abandonné de ses hommes, du Ciel toujours, en vérité, aussi scruté par les peurs des hommes ! La grande messe du Corona Virus ! Ça sonne latin et très crédible, c’est parfait. L’Italie déchirée et en lambeaux continue de nous livrer sa désormais si triste beauté…
     Trump s’en fout pas mal : il réfléchissait avec ses sbires à confiner New York… Finalement, non, la décision tombe : « ce n’est pas nécessaire ». Il considère que la population est assez intelligente pour faire attention par elle-même. Par contre, des spots de pub superbes, à la Hollywood, sont diffusés pour annoncer l’arrivée en grande pompe d’un navire gigantesque, sorte d’hôpital ambulant époustouflant, dans le port de Manhattan. Pourquoi, en effet, s’inquiéter, briser l’économie d’un pays par un confinement inutile, quand on peut comme dans les films tout simplement sortir l’artillerie lourde, les avions, les armes de guerre, les ralentis grandiloquents, etc. ? Ils ne peuvent pas perdre, même contre le fameux ennemi invisible. Tant mieux pour eux…
     Je reçois un message de mon ami Paul, le boulanger adorable à l’accent du Sud. Il m’avait invité dans sa maison lorsqu’il habitait encore à Toulouse et que j’avais besoin de m’isoler pour écrire les textes d’Adieu 2. Il était ensuite venu à Paris, il y a quelques semaines, et nous avions passé du temps ensemble, il avait même dormi chez moi. Nous avions été au théâtre ensemble, j’avais pu rencontrer son assez sale ami Quentin et lui découvrir ma copine – ils s’étaient adorés. Paul avait été bouleversé par ce couple qu’il découvrait et l’amour qu’il voyait se propager entre nous. Il m’en a beaucoup parlé après, à elle aussi, comme si ça l’avait travaillé par rapport à sa propre existence. Il a un soir envoyé un message sur son téléphone qu’elle m’a alors lu jusqu’à m’en tirer des larmes. J’ai bien conscience, et tant pis si cela conforte les inconnus-juges dans leur idée d’un David Vesper mégalo, de l’influence que j’ai pu avoir et que je continue d’avoir sur de jeunes hommes, leurs goûts, leurs idées, leurs rêves, leurs looks… J’ai souvent fait tomber amoureux, d’une façon bien particulière, mes amis masculins. Chez Paul, c’est autre chose encore, mais c’est frappant, avec cependant plus de finesse et de grandeur que chez tous les autres. Il n’est pas loin d’être l’ami qui m’émeut le plus. Il a une pureté dans le cœur, une élégance dans l’art de vivre, une simplicité à mourir. Depuis qu’il m’a vu amoureux, donc, il est devenu comme obsédé par l’idée de trouver la femme de sa vie, quitte à se précipiter et à faire n’importe quoi. D’abord, il m’a demandé de l’aider à déclarer sa vieille flamme à une fille qu’il fréquentait depuis des années et qui paraissait le faire tourner en bourrique. Il a fait une lettre très belle sous mes conseils : échec. Aurais-je perdu mes pouvoirs ? Moitié d’échec seulement : elle le prenait bien pour le con qu’il n’est pas… Ensuite, il s’est trouvé une fausse Arabe, folle à lier, pas brillante de ce qu’il m’en a montré, mais qui le tenait parce qu’il la trouvait canon – elle ne l’était pas. Il s’est emballé et lui a promis une lune que très vite il a senti ne pas du tout vouloir décrocher. Le pauvre culpabilisait mortellement de lui faire mal au cœur sans savoir qu’il ne faudrait à l’idiote soi-disant fragile que quelques jours pour s’en trouver un autre… Son dernier coup, si l’on peut dire, a été de se rabibocher avec une mongole (véridique) qu’il avait eue quelques temps avant, mère déjà, et obsédée plus que lui par l’idée de fonder une famille et d’enfanter à nouveau. Ce qui l’avait fait fuir lui fait soudain envie et il est en train de plonger dans ce tourbillon : elle le traite mal, elle vient d’arrêter la pilule, pire encore il a rasé sa mythique moustache, rien ne va plus. Il m’a envoyé un long sms – obligé de supprimer Messenger pour probablement se protéger de la folie de sa nouvelle compagne espionne – pour me raconter ses doutes et sa détresse de garçon amoureux prêt à tout et surtout à n’importe quoi, prêt à attendre assis par terre, les larmes aux yeux, que la chienne dîne avec son ex et sa famille juste à côté, prêt à prendre le poids – c’est le mot – d’une grossesse sur ses épaules… Il finirait par mettre le gamin mongol dans son four à pain s’il ne faisait pas attention… Me voir moi tenir de tels propos sur ce miracle que peut être le coup de foudre, l’amour unique, la projection vers un avenir rêvé, lui a fait tourner la tête et ouvert l’appétit : il veut sa part du gâteau impossible. Mais patience, mon très cher ami : ces choses-là, si elles se vivent dans une vie, ne se vivent pas à la demande, elles n’apparaissent qu’une fois pour les miraculés. Il faut alors avoir le don et la force indescriptible de savoir toucher le miracle du doigt d’abord pour ensuite le saisir et ne plus jamais le lâcher. C’est la chance et la bataille d’une vie. Fonder une famille, c’est facile, il suffit d’une bite. Le faire avec l’amour de sa vie, c’est un roman, une église, une folie, une guerre, un miracle… Si le rêve est celui-ci, alors il faut attendre, et prier. Paul rêve aussi de baptême : chaque chose en son temps. C’est une drôle de responsabilité, quasiment impossible à partager – mais autre miracle de mon existence, j’ai autour de moi les rares êtres avec qui c’est possible – avec qui que ce soit, solitaire, ingrate, mais si glorifiante, si stimulante, comme justificatrice de tout un travail et de tout un chemin de vie qui ne fait pourtant que commencer. Je vois tout, même ce qu’ils ne voient pas, et j’en pleure d’émotion à l’intérieur. C’est le mystère quasiment divin, la bénédiction maudite, la réalité d’une vie qu’il va falloir raconter – c’est en gestation.
     Ma nuit est innommable. Julien et moi lançons sur le gros ordinateur un combat entre Ali et Frazier, le troisième. Ils se rendent coup pour coup dans un affrontement de 15 rounds interminables. Deux ogres qui dansent en vidant le puits sans fond de leur énergie sublime. C’était autre chose que les combats contemporains de Wilder et Fury. On ne se toisait pas, on ne se tournait pas autour pour se piquer comme des guêpes timides, on ne bourrinait pas non plus : on boxait avec technique et passion, on lançait les bras, les patates, les esquives, on s’adossait dans les cordes pour respirer, et chaque round paraissait être le dernier… Vision brutale et belle… Moi-même, devant ce spectacle fabuleux, j’étais ko, et je souffrais peut-être de la pire nuit de mon existence. Rechute amoureuse spectaculaire, vrille totale, folie à tous les coins : après des jours de discussions, de confessions et de projections merveilleuses, transpercée par une douleur injuste causée par l’idée réveillante de son côté de réécrire froidement, seule, la chronologie de ce qu’elle me reproche, elle ne me menace même pas mais me quitte, et cette fois-ci pour de bon, cela semble sérieux. Ces heures sont encore indescriptibles et il nous faut attendre la nuit entière, des heures et des heures de tortures inacceptables, pour nous sortir de la torpeur et me délivrer de certains sentiments et de certaines pensées que jamais je n’avais portés en moi ainsi. Visions brutales et belles… L’invincible fragilisé… Le soleil est déjà bien haut dans le ciel, je ferme mes stores. Pas de panique, je suis sauvé.

David Vesper

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Jour 13, Dimanche 29 mars

Le glissement qui s’opère au sein de ce journal est assez intéressant : de tout ce que j’ai fait, rien n’a jamais autant fait réagir et en profondeur. Adieu a pu modifier le parcours de vie de jeunes gens, et j’en serai touché pour toujours, mais les réactions concrètes dont j’ai pu profiter ont été étalées dans le temps, diffuses, trop discrètes… Mes textes sur mon blog m’ont parfois causé des problèmes et bien des commentaires, mais jamais je n’avais reçu quotidiennement autant de messages, et des longs, pour commenter ce que je venais tout juste de publier. Je ne suis qu’à moitié surpris… Je suis bien conscient de la dimension voyeuriste et addictive d’une telle entreprise. Le rendez-vous quotidien, régulier, comme dans un feuilleton, excite et oblige le lecteur à s’attacher. C’est la grande hypocrisie de l’intellectualité qui est trop souvent une notion inexistante mais forcée et inventée : ce qui est aimé dans l’art, et donc dans la littérature aussi, c’est l’individualisme total porté avec talent vers l’universalité, c’est l’émotion dans les stries de l’existence, c’est le regard réconfortant sur les visions et les troubles qu’un autre parvient à traverser et à exprimer pour mieux nous en libérer. Parfois, ce goût outrepasse l’artistique et la pensée se retrouve noyée dans l’anecdotique. C’est le défi. Un défi que je pense être l’un des tous meilleurs à relever. Je vais donc de plus en plus citer ces messages que je reçois, et leur offrir la place qu’ils méritent puisqu’après tout, en m’accaparant comme ils le font, ils s’intègrent naturellement dans ce qu’est ce journal de bord. Ils répondent à mes réponses à leurs réponses que je fais finalement passer dans mon travail, et la boucle continue. Peut-être que je vais finir par être totalement absent de mon propre journal, ce serait beau…
     L’impoli de ma boîte mail, l’anonyme familier fan de basket, a répondu à ma publication à son sujet, à ma réponse, ou plutôt à ma non-réponse ! Il essaie de me contredire à nouveau sur le sujet de la compréhension de la NBA et de la place qu’y occupe LeBron James, comme si je pouvais me tromper. Vu ses compliments de rattrapage, c’est me faire bien peu confiance et être trop peu lucide sur soi-même que de traiter mon opinion de la sorte. C’est évidemment lui qui se plante.

     « Votre comparaison Goliath / David ne tient pas la route (…) la royauté n’intéresse que jusqu’à ce que les artistes apparaissent, et ils finissent par apparaître. Si vous vous voulez, LeBron peut être David – encore eut-il fallu un Goliath digne de ce nom ! – mais David apparaît comme peu de choses face aux chants sacrés qui couinent des chevilles fragiles ! Quand un sport vient à se confondre à un véritable art, c’est-à-dire, si un au-delà de l’horloge se forme, derrière l’écran, c’est là que je ressens les émotions les plus inattendues, les moins tragiques justement, c’est que la folie prend ! Lorsque le poignet tourne, de si loin, comme de nulle part, c’est d’une vitalité brute, inévitable, folie qui sans cesse repousse toute fatalité, lorsque la machine est enrayée de surprise, je vois là une plus grande beauté ! »

     C’est bien Stephen Curry qui semble être l’élu de son cœur. Joueur exceptionnel, très beau – plus physiquement que dans le jeu –, bourreau de toutes les autres équipes de l’univers pendant quelques mois. Curry, c’est un “petit” à la peau plus claire que les autres, aux yeux bleus, au grand talent, mais avec une corde à son arc plus vulgaire que bien d’autres, plus voyante, comme quand on entre un code de triche dans un jeu vidéo : son tir. Tant mieux pour lui, le basket est un sport d’adresse. Curry est le joueur le plus adroit de tous les temps, capable de faire mouche du milieu du terrain comme s’il était sous le panier. Il n’est pas très difficile à apprécier… Comme s’il ne suffisait pas à son équipe – qui a fait la meilleure saison régulière de l’histoire –, il a fait venir dans son équipe de monstres Kevin Durant, l’autre ogre de la ligue, avec comme seul objectif de continuer à battre LeBron James. Jamais une équipe n’a été aussi forte et aussi injuste. Comme Goliath, c’est plutôt digne !… Personne n’a jamais affronté, particulièrement sur la dernière ligne droite, des adversaires aussi forts que ceux que James a dû combattre : ces Warriors de Curry, donc, les Spurs de 2007 et surtout de 2014, etc. Mais ce n’est même pas en terme d’adversité sur le terrain que James est évidemment le petit David au corps de tracteur sublime, c’est ailleurs. Jamais un joueur n’avait été aussi (faussement) détesté, décrié, jamais un joueur pourtant adoré des médias qui en font leur sujet constant, n’a été aussi injustement traité, et surtout jamais un joueur au destin si précisément analysé depuis un âge où rien ne le promettait à sa vie à venir n’a réussi à devenir devant nos yeux, à la Truman Show, l’idole du monde qu’on pensait qu’il deviendrait, sans réellement faillir, jamais. C’est cette force divine qui dérange. Pour la cacher, on lui reproche sa force physique. On le transforme en espèce de bête qui domine parce qu’il est physiquement exceptionnel par rapport aux autres. Excusez-le ! Crucifiez-le ! Comme s’il n’avait à croiser tous les soirs que des petits nains ou qu’il était le seul à faire 115 kilos… Alors on le compare à Jordan en disant qu’il est moins élégant et moins aérien – ça se discute –, on le compare à Kobe Bryant le magnifique mort en disant qu’il a moins de sang froid et qu’il fait moins gagner de matchs à la dernière seconde – c’est faux –, on dit qu’il a besoin d’être entouré pour gagner – c’est probablement le joueur qui, seul, peut emmener n’importe quelle équipe le plus loin –, on le fait passer pour un attaquant bourrin alors qu’il est le meilleur passeur que le sport ait connu, bien meilleur que Nash ou Magic, et surtout on s’aveugle à sa dimension principale : son aura qui lui permet, seul, d’être le centre de ce monde. Rien ne semble intéressant que ses équipes, que ses adversaires, que ses coups de gueule, que ses fringues, que ses émotions. Si la NBA n’est presque plus du basket, c’est parce qu’elle est parvenu à un degré de spectacle tel qu’elle se rapproche de la discipline artistique, du cinéma, du roman… Après Jordan, le personnage principal, et ses quelques descendants mémorables (Iverson et Kobe) c’est LeBron, c’est lui le héros qui justifie l’existence de cet univers. Tous les autres, aussi splendides puissent-ils être, ne sont que des intervenants sympathiques. Avec LeBron, rien n’est jamais sûr, et tout est toujours dramatique. Sa série contre Boston en 2012, avec ce match 6 diabolique ; son échec contre les Mavericks en 2011 ; sa finale historique contre les Spurs en 2013 ; sa finale divine contre les Warriors en 2016, ce sont des monuments indépassables, des pièces de théâtre inouïes, des splendeurs éternelles qui ne doivent leur vérité qu’à ses seules épaules de colosse. Tous les Curry de la planète n’auront jamais ce don et se contenteront, pendant cinq ou six années, de balancer des bombes sublimes pour les images et les frissons – Curry a même fait beaucoup de mal au sport “basket”. LeBron, lui, papy du championnat, continue comme un miracle de plus d’en être l’enfant prodigue, le chef incontestable, et l’éternel outsider, même lorsque, comme cette année (gâchée, comme par hasard), il avait enfin une équipe capable d’être première du classement dès le départ. LeBron est le roi de l’émotion et des larmes qu’il ne reste qu’à tous les autres pour pleurer. En faire le Goliath de tous les autres malheureux, c’est se placer dans la position bourgeoise trop confortable de celui qui s’aveugle à la justice et aux talents au profit des jaloux et des snobinards.

     « Je vous réponds – c’est vrai de manière un peu humiliante puisque vous répondez indirectement – pour vous assurer que mes compliments sont sincères, je dirais même que je n’y voyais aucune ironie de ma part, simplement une manière de vous répondre en jouant. Plus sincèrement donc : je ne crois pas que le monde littéraire contemporain – en France, en tout cas ! – ait une entreprise aussi droite que la vôtre, un angle, justement, si difficile à tenir, garant, si l’on veut, d’une éthique toute personnelle sur des questions de société. Je crois que c’est ce qui attire, justement l’aspect dangereux de toute véritable éthique, si difficile tant à trouver qu’à tenir. Si elle ne doit pas convertir le lecteur, elle pousse à une élévation, une persévérance dans son être qui donne envie d’une droiture équivalente à ceux qui lisent : c’est cela que je crois vous apportez. J’espère que vous écrirez ce journal tout le long du confinement, je continuerai bien entendu de le lire. Par ailleurs, si un jour vous manquez de jus, je serais intéressé par vos développements sur le confort, car je crois que c’est là le sujet contemporain de contrôle de la masse, l’horizon proposé et tacitement accepté. Bonne journée, PD »

     Merci, pédé ! Des encouragements d’un placement anti-fan, c’est toujours un sentiment délicieux, surtout quand ils ne disent mot des considérations débiles des petits cons du milieu littéraire, c’est-à-dire les questions de stratégie éditoriale ou de petit style péteux. C’était le jeune Arthur Pauly, rencontré avec Marien à la soirée Springora qu’elle donnait dans une librairie à la sortie de son livre et où je m’étais rendu par curiosité, jeune garçon très symptomatique de son genre, que j’avais entendu tenir ce genre de propos ineptes : « Est-ce que quelqu’un va faire remarquer à Springora comme son style est scandaleux ? » Eh bien non, Arthur, parce que tout le monde s’en fout, et à juste titre. Un autre soir que j’avais emmené Marien à l’Eurydice et que je l’avais laissé faire son cirque intello avec de nouveau le jeune Arthur, me faisant le plus discret possible, j’avais alors entrevu encore la même chose : goût littéraire discutable et propos déjà entendus, naïfs, idiots, sur l’art, comme un personnage de théâtre un peu sympathique mais aussi un peu grossier pourrait en tenir : l’incarnation parfaite du jeune normalien cultivé mais enfoncé dans les poncifs qui interdisent la véritable finesse. Il avait même dit à Marien que tout était prêt pour son livre, que Gallimard était d’accord, le financement trouvé, la totale, en répondant cependant par la négative à l’interrogation finale de mon ami : « Mais tu l’as écrit ce livre ? »

     Moi, je suis l’inverse parfait, en effet, et que des inconnus, même contradicteurs, s’en rendent compte, c’est très bien. J’aurais pu me jeter sur l’occasion pour torcher un essai d’une centaine de pages sur le virus et faire publier mon premier livre… Et puis non… À la place, je fais un journal que je ne relis pas, tous les soirs, comme une bête, et sur Internet… Chacun sa logique.
     En parallèle, réponse également de Nicolas Gabet, le faux fou dont j’ai déjà décrit les traits principaux. Il n’a pas manqué mes quelques lignes à son sujet. En retranchant ce qu’il me raconte et qui n’a rien à voir, il reste tout de même quelques perles :

     « Bonsoir, David ! C’est adorable ce que tu as écrit sur moi ! J’en suis ému pour longtemps. Mais j’ai des blocages de partout ces mois-ci (…) Moi aussi, je passe du temps à composer de la musique à l’aide de l’ordinateur et des petites machines que j’ai, mais je ne préfère pas trop en parler pour l’instant. J’aime beaucoup lire que vous composez et j’en suis heureux, et ça me donne des idées, parce qu’évidemment je vois qu’on n’aborde pas les choses de la même façon, et en même temps je n’arrive pas à me placer, dans ma tête, dans la même situation, enfin dans la même chambre, à faire la même chose, avec les mêmes guitares, enfin je voulais dire que je ne veux pas m’imaginer ça parce qu’au fond, je ne t’ai pas démystifié ! J’ai toujours la même image que je me faisais de toi en lisant Adieu, et c’est intéressant : est-elle fantasmée, cette image, ou pas ? A quel point ? Puisque je ne me suis basé que sur des mots, pour me faire une image (…) Bon, je m’arrête là. A plus tard ! Je vais lire la suite de ton journal, tiens. »

     Cela me passionne, ces hommes adultes, de trente ans bien souvent, qui m’écrivent à moi, l’enfant des enfants, comme des petits gamins impressionnés. Ça me brise le cœur d’émotion gênée, et pourtant j’aimerais que jamais ils n’arrêtent, tant même à l’artiste le plus distant et glacial du système solaire ces confessions sont des trésors qui réchauffent la volonté. Dans un premier temps, j’ai eu du mal à comprendre ce qu’il essayait de dire sur ma description de mes travaux musicaux, et je l’ai lu comme la complainte d’un admirateur déçu de la trivialité des activités de celui qu’il admirait de loin… Et puis finalement je me dis que c’est le contraire, l’exposé humble et timide d’un musicien qui va jusqu’à ne plus oser jouer sur sa guitare en se rendant compte que d’autres qu’il prend pour modèles, eux-aussi doivent passer par là pour écrire de la musique… Peut-être pensait-il que tout me venait du ciel et que j’avais enregistré ces messages divins sans toucher à aucun instrument et à aucune machine, comme une immaculée conception musicale… Je ne manque pas de le faire lire à ma copine qui a toujours eu du mal à croire que je pouvais, aux quatre coins de la France, être mythifié par des inconnus sur l’autel de mon travail. Elle commence à comprendre. Tout cela est passionnant. Nicolas est un soutien très précieux et assez visiblement un caractère rare qu’il est bon de sentir exister dans son camp. Si tous les hommes pouvaient être aussi limpides et lucidement tarés que Gabet…
     À 18 h, pas le temps de souffler, c’est au tour d’un certain Sébastien de m’écrire. Entre 35 et 45 ans, je l’imagine, professeur de français et peut-être même bien universitaire, à l’étranger, au Danemark me semble-t-il. Gros bosseur, intelligence précise, lecteur infatigable, lointain, genre connu mais rare, différent de la plupart de mon entourage ou de mes lecteurs habituels.

     « Bonjour David, j’aime beaucoup le journal… Je ne m’y suis pas astreint (je ne me compare pas, je vais au râtelier universitaire, comme disait Rimbaud) mais vraiment, j’ai l’impression que ça parle dans ma tête, à ma place, avec la différence d’âge et ma décision d’être prof, comme tu sais je crois. J’ai adoré les développements sur le sport (j’ai réalisé à 35 ans que j’étais un sportif de haut niveau qu’on avait humilié pour ces jambes maigres et ces mollets de coq), l’évocation (assez géniale dans le concept de Tiers-Monde élitiste, là ça m’en bouche hein…) de l’Italie et le jeu avec la dame de tes pensées et de ton corps (j’ai un peu décroché au début mais c’était sans doute mon humeur) qui permet surtout, à mon sens, ce développement hyper bien vu sur les vrais “porcs” (on va quand même se souvenir du Maître…), sur les vrais salauds (et donc les vraies victimes. celles qu’on ne cite jamais et qui devraient venir en premier, les dames de la RATP, par exemple…) et d’autres choses, stylistiques aussi (quand la plume réussit à sortir du plumard amoureux, je plaisante)… Bref, merci. Et là j’aborde le point délicat (“Et voilà que j’ai touché l’automne des idées) : Voici un de mes textes, que je veux seulement t’offrir, parce que j’y sens une fraternité et que ça m’embête de la taire. Sinon, tu penses bien (familier, familier lyrique bien sûr !) que je me serais terré… Bien à toi, continue, j’aime ta voix, comme beaucoup d’autres. Sébastien »

     C’est amusant comme ces roulades autour du sport font réagir. La relation amoureuse entre le sport et la littérature me passionne parce qu’elle me crève les yeux, que je vois tant de ceux qu’on appelle les intellos ou les lettrés être fous de sport, mais que personne n’en parle – ou si peu. Je suis bien heureux de constater que je ne me trompe pas et que cela soulage jusqu’au Danemark ! Dommage, malgré sa propre prévention consciente, que comme trop de confessions complimenteuses elles aient aussi muté en propagande personnelle (je n’ai pas recopié le lien vers son texte), même humble, privée, et fraternelle…
     La dernière à m’écrire, c’est ma mère. Tôt le matin, réveillée par une insomnie nouvelle chez elle, elle m’avoue elle aussi parcourir mon journal ! Je le savais après qu’elle m’a félicité pour la première des journées rédigées. Je pensais qu’elle s’arrêterait là. Message très amusant : d’abord elle m’affirme s’auto-censurer quand il s’agit de mes déboires amoureux – mon œil ! –, et puis finalement c’est moi qu’elle veut carrément censurer ! Après des félicitations qui m’avouent tout de même comme c’est pour elle une épreuve émotionnelle et intellectuelle que de me lire, elle m’engueule à cause de Marien ! Elle a mal compris les commentaires Instagram de Defalvard mis sur le profil de mon frère, hilarants et complices, et recopiés dans mon journal. Elle les a interprétés, comme une mère, c’est-à-dire contre son fils, comme si mon ami cherchait à se mettre entre mon frère et moi par des méchancetés. Absurde logique touchante. Je la rassure.
     Je ne parviens pas à faire de musique ce soir. Christophe, le chanteur, propriétaire de morceaux sublimes, est en train de mourir. Michel Bounejah est également malade ! Ce n’est ni pour l’un ni pour l’autre que je n’ai l’humeur à rien, ni à la composition, ni même à la lecture ou à l’idée de regarder un film. Énième déchirement amoureux, peut-être le pire de tous. Les raisons n’évoluent pas. J’ai le sentiment d’être dans une tornade sans fin, que mes forces parfois surhumaines ne suffisent pas à dompter. Je n’ai même plus la volonté de discuter et de me battre. Hier avait été trop violent pour que je puisse avoir le temps d’être déjà remonté. Je m’absente de moi-même. Les heures passent et le noir n’est même pas broyé mais recouvrant, total, comme la grisaille d’un matin triste à Paris. Je me sens comme un perdu en mer qui ne peut plus se débattre pour garder le museau à la surface et respirer : je me laisse couler en faisant un signe de croix imaginaire sur mon cœur qui prie à l’intérieur pour être encore sauvé. Au fin fond de la nuit, c’est le cas. Ce sont d’autres sortes de mots que je lis alors, des messages bien différents de ceux qui avaient traversé ma journée : la splendeur simple, brutale, si difficile à cerner, de l’amour retrouvé. Il est temps que tout cela cesse, et dans le bon sens. Mon absence totale, habituellement, de masochisme, ne supporte plus ces cirques personnels qui ne sont pas à la hauteur de nos destins qui bêtement se griffent : les caresses, que les caresses ! À 16 h, après une nuit blanche de plus, je m’assoupis calmement.

David Vesper

*
Jour 14, Lundi 30 mars

L’événement notable de ma journée, ou plutôt le seul que j’ai envie de noter, c’est la réception d’un nouveau message, le plus beau jusqu’ici. Il m’arrive par Messenger sous la forme d’une lettre en PDF (titrée « Le courrier du lecteur ») et il est l’œuvre de Dimitri, un camarade très particulier. Certains qui me suivent avaient pu découvrir son nom (inversé, certes) quand il avait utilisé mon texte écrit très tôt (dès le 13 décembre 2018) sur les Gilets Jaunes pour écrire le sien en réponse. Mes sentiments envers Dimitri n’ont pas d’équivalent ailleurs, avec les autres amis que je peux fréquenter. Nous nous voyons assez rarement, environ trois fois par an, et nous refaisons nos mondes, comme pour nous remonter, avant de disparaître à nouveau. Il est celui, peut-être au monde, avec qui les désaccords me sont les plus agréables et fluides. Il me surprend autant par sa finesse et son intelligence souvent, et donc notre complicité générationnelle rare, que par certaines de ses positions ou certains de ses ressentis me qui me sont parfois incompréhensibles ou me paraissent juste déviés, comme trop faciles. J’imagine qu’il dirait probablement la même chose à mon sujet. Il faut dire que nous étions partis du mauvais pied, de bien des façons ! De loin, grossièrement : une botte encore pseudo-nazie et naïvement soralienne d’un côté, et une bottine encore pseudo-dandy et facilement nabienne de l’autre. Nous n’étions pas destinés à nous entendre. C’est ce que penseraient des cons – que nous étions. J’avais senti assez vite chez ce jeune homme à peine plus jeune que moi une ambivalence étrange, comme une complicité naturelle et vive mais freinée non par une jalousie mais plutôt par une sorte de défiance feutrée étrange. Elle me paraissait émaner de lui mais devait certainement être réciproque. Et puis à la publication du premier numéro d’Adieu j’avais senti (ou peut-être rêvé mais l’effet fut le même) un changement dans son attitude à mon égard. Il avait été un des seuls à feuilleter avec cette attention le numéro dès la sortie, puisqu’il était venu au lancement, et il avait surtout été l’un des seuls, une ou deux semaines après, à avoir le courage de m’en faire la critique. Je me souviens encore exactement de ce qu’il m’avait dit tant son avis m’avait autant étonné qu’il comptait : « J’ai lu ton grand texte, c’est assez génial. » Il avait répété ça, face à moi, les yeux dans les yeux, deux ou trois fois. Tout s’était attendri chez lui, comme s’il m’avait attendu au corner de la production artistique (pourtant j’avais déjà fait mon album, salaud !), des armes jusqu’aux dents, et qu’en me voyant débarquer avec une came acceptable, il avait consenti à les baisser. Je voyais dans ses yeux que je n’étais plus le même. Depuis, nous n’avons plus jamais fluctué dans nos rapports : j’ai gagné son respect et lui le mien en quelques secondes. Ce qui est agréable aujourd’hui encore, c’est qu’il ne pourra jamais se transformer en fan, notre parcours et notre lien l’en empêchent : il a une liberté, un ton et un détachement que je ne retrouve que si rarement ailleurs. Nos intérêts, notre culture, nos âges, nos visions parfois, nos univers, sont si différents mais surtout si proches, souvent, que nos conversations fonctionnent systématiquement. Ses opinions, honnêtes, ont une valeur toute particulière pour moi. Je ne m’attendais pas du tout à recevoir une lettre de sa part. Je n’étais pas naïf et me doutais bien qu’il ne ratait pas une miette de mon travail, mais je ne pensais pas qu’il m’écrirait.
     À l’époque de sa réponse sur la question des Gilets Jaunes, à propos de laquelle je trouvais qu’encore une fois nous parvenions à l’exploit d’à la fois nous contredire totalement, nous compléter, et d’être pourtant d’accord sur quasiment tout – sauf sur l’ordre et les flics, mais c’est un autre sujet –, j’avais découvert pour la première fois le niveau de son éventuel talent, de sa prose… Première bonne nouvelle : aucune concurrence. Nous n’écrivons ni la même chose ni de la même manière. J’avais beaucoup apprécié sa concision, sa fluidité, son classicisme, si l’on peut dire. Il écrit avec une rigidité bien à lui qui est adoucie non par une tendresse comme la mienne mais par une sorte de joie discrète, de droiture dans ses bottes. Je n’ai donc cette fois pas été surpris de la qualité de sa lettre, impeccable, très bien écrite, intéressante, et très touchante. J’en arrive au point où je ne peux plus répondre à tous les messages que je reçois (et ne réponds donc quasiment jamais) et lui demande donc, après l’avoir remercié chaudement, s’il m’autorise à utiliser son envoi dans mon journal pour faire d’une pierre deux coups en transformant ma réponse pour lui en matière… Il accepte sans sourciller, évidemment, en me disant d’en faire ce que je veux, comme je veux :

     « David, D’un confiné à un autre, une lettre vaudra mieux qu’un bref encouragement sur Messenger pour te dire qu’évidemment, comme tu le sais, je te lis chaque jour et j’estime beaucoup ton nouveau journal. Nous nous sommes vus pour la dernière fois en novembre si mon journal dit vrai – il le dit –, nous sommes donc parvenus à la période où nous aurions pu nous revoir, suivant le rythme sporadique mais ponctuel de nos rencontres, devant ton habituel thé vidé de son thé. Puisque cela n’est pas possible, voilà de mes nouvelles par écrit, ainsi qu’un avis plein de conseils utiles au sujet de ton travail littéraire. Je suis absorbé par un grand nombre de choses (…) Je lis beaucoup de poésie aussi, aggravant ma fascination pour Tristan Corbière (je m’étonne d’ailleurs que les céliniens n’aient pas déjà remarqué que Céline y avait puisé toute sa vitalité, sa technique et ses trucs), Baudelaire dans tous les sens et les moindres détails, et je continue de fréquenter avec assiduité le très rigoureux – donc parfait – Théophile Gautier qu’il faudrait remettre au goût du jour. Voilà pour l’essentiel. »

     Si tous les échanges pouvaient commencer aussi parfaitement, quel pied ! Je ne connais pas bien Tristan Corbière, mais assez bien Alexis… Théophile Gautier, par contre, je maitrise, et l’enthousiasme que j’avais ressenti en le découvrant en profondeur il y a cinq ou six ans s’est assez envolé, je dois le dire. La rigueur, en effet, toute douce et agréable de ses nouvelles, notamment, manque aujourd’hui à mes yeux d’une magie, non dans le déroulé mais dans l’écriture, que j’ai trouvée plus forte ailleurs, chez certains de ses enfants, chez Rilke par exemple, plus relâché, plus fou, plus imparfait justement.

     « Il y a aussi le suivi de l’information : les journaux, la télévision, Twitter… On ne s’en sort plus pendant ce confinement. Hors de question de rater une miette de cet effondrement lent mais général (et risible). Il est trop tôt pour donner un avis étayé sur le fond du phénomène, car à l’exception du petit virus couronné et des images spectaculaires de nos déserts urbains, rien de vraiment nouveau n’est encore apparu : seules les tares et les dysfonctionnements ordinaires de la société se dévoilent, plus exacerbés que jamais, mais tout cela était déjà dans l’air, en latence, pour qui les subissait déjà. »

     C’est exactement pour cette raison qu’il ne m’a pas semblé opportun à moi, à mon âge, de me lancer dans l’écriture d’un petit essai ou pire, d’un petit roman, dansant autour de ce mignon virus. C’est mon monde trop actuel, trop contemporain, et j’ai considéré que ma mission c’était de me montrer moi au milieu, en plein dedans, sans vouloir faire. Peut-être que Marc-Édouard s’en charge en cachette comme il avait mis en pause ses projets principaux pour s’attaquer aux Gilets Jaunes l’an dernier. Je lui poserai la question et la réponse restera probablement secrète. Dimitri a raison : le virus révèle aux aveugles ce que nous révélions déjà aux borgnes. Aucun roi à couronner pour l’occasion. Il s’agit d’attendre la mort du virus, mais sans pour autant s’en laver les mains, enfin littérairement… Comprends-moi, Dimitri, toi qui sais comme c’est impossible d’accepter en rater une miette, il était tout autant impossible pour moi de ne rien écrire. J’étais obligé. Qui allait le faire, sinon ? Il fallait que je me fasse confiance, et que je me persuade bien que j’en trouverais des intuitions et des choses à dire, sur cet événement superbe aussi. Cela me fait d’ailleurs penser à l’autre versant de la littérature de notre génération, le versant gênant, cas social, pathologique : Quentin Rouchet (qui se refait une santé et produit doucement un joli mea culpa général auquel il ne manque plus qu’une étape (suivez mon regard)) m’a appris par un commentaire qu’Alexis Lucchesi dit Anton Ljuvjine (ne riez pas !) tenait lui aussi un journal. Introuvable ! Il a dû avoir la très mauvaise idée (ou plutôt l’excellente) de ne le livrer qu’en privé à ses « amis » Facebook. Il a tout de même lâché une note, un petit paragraphe rendu public et qu’on m’a envoyé : c’est très mauvais. Même les tweets politiques de Juan Asensio (autre personnage au mea culpa déjà bien avancé et auquel il manque encore une case à cocher (suivez encore mon regard) sont meilleurs. Pleurnichages uniquement politisés sur l’incompétence morbide de la macronie, et blablabla. Cliché à mort. Vu à l’infini. Comme je le pensais depuis déjà des années, ce n’est même plus ni curieux ni amusant de s’intéresser à ce qu’ils peuvent produire, c’est terminé, on a compris leurs maladies, leurs problèmes, leurs limites, et leurs productions qui n’intéressent personne. De mon côté, j’ai donc senti l’obligation de tenir ce journal, quasiment à contrecœur tant il me fait du tort socialement et intimement et tant, surtout, il me freine dans l’écriture de ce que je travaillais à côté… Mais je fonce ! Dimitri juste après s’alarme sur le désastre sous-estimé qui va peut-être avoir lieu et s’amuse de l’optimisme naïf bien français. Je ne suis pas certain de le suivre sur les chiffres qu’il avance et sur le décalage entre d’un côté une soi-disant attitude en dilettante et de l’autre une gravité véritable ignorée, mais peu importe.

     « Enfin concernant la musique, il s’agit aussi d’en faire, avec mon jeune frère toujours, bien que notre projet d’album recule à mesure qu’on progresse (à distance). Mais cela finira par former quelque chose de très bon, un jour ou l’autre – tu connais bien ces problèmes. »

     À qui le dis-tu ! Cela a fait partie des grandes surprises, et assez ironiques, de mon rapport à Dimitri : quand j’ai appris, après des années, et alors qu’il connaissait parfaitement mon parcours, que lui aussi avait des idées de musique, et des rêves de productions, avec son frère ! Il joue, et il chante, même ! Voyez-vous ça ! Il ne m’en avait jamais parlé. La dernière fois déjà il m’avait fait comprendre que son emballement précédent avait été freiné par la réalité et qu’ils n’avaient pas réussi à aller où ils voulaient, bloqués probablement par des frustrations techniques, ou bien dans la musicalité du jeu sur instrument, ou bien dans l’apprentissage terrifiant du matériel et des logiciels couteux nécessaire à l’enregistrement professionnel. Je lui avais dit que Julien et moi avions mis dix ans pour être capables d’enregistrer chez nous comme des professionnels. Il y est ! Il faut laisser le temps se dérouler doucement pour permettre à la gestation de se faire à l’intérieur, et dehors, dans le même temps, il faut progresser très concrètement sur tout ce qui n’a rien à voir avec l’inspiration ou la mélodie. Je l’imagine faire quelque chose de plus expérimental que moi, quelque chose à la Nine Inch Nails avec des gouttes de pop pour rassurer chez lui son envie, toujours, de succès. Je me doute que son frère et lui ont pleinement confiance en leur capacité à ne pas se laisser dépasser par les tendances mais le genre dont ils rêvent connaît un essor intéressant ces dernières années, et il ne faudrait pas le laisser retomber ! Moi, avec ma musique plus que datée, indescriptible, impubliable, quasiment injouable, j’ai abandonné ces considérations depuis longtemps. Je reconnais chez ces frères notre situation quand nous étions plus jeunes, plus jeunes qu’eux encore. Jamais nous n’avons eu de discussion vraiment centrée sur ces questions, peut-être faudrait-il ? Un jour, après des années de douleur, on sent que l’objet n’est pas loin, qu’on est prêts, et il s’agit alors d’affronter l’étape la plus difficile, cesser de rêver et fabriquer l’œuvre. Moi qui suis en train de mettre les premiers coups de pioche à mon nouveau chantier musical, j’en ai déjà la tête qui tourne…

     « Enfin, et l’avenir dira si ce point est le plus important de tous, l’écriture de mon roman progresse chaque jour ; car tout un tas d’événements se sont combinés dernièrement pour m’en faire accoucher et ce compagnon me réclame de plus en plus d’attention. En plus du travail sur le texte lui-même, qui accapare beaucoup de mon temps, il me force aussi à me documenter et à remplir mes carnets de travail de notes éparses sur les plantes carnivores, l’art de la fauconnerie, l’architecture médiévale, les toiles d’araignées ou celles de Chassériau, bref un paquet de nouvelles nourritures que je digère en regardant de nombreux documentaires pour agrémenter ma petite fiction de détails pertinents. »

     Le roman en parallèle ! Quand je dis qu’on se ressemble… Quelle bonne nouvelle ! D’autant qu’il semble, comme il m’avait dit le fantasmer, se diriger vers un roman d’aventure totalement anachronique, don quichottien j’imagine… On ne risque pas de se marcher sur les pieds. Je l’ai déjà proposé à mon ami Matthieu récemment qui lui aussi travaille à un livre sur lequel il bloque, je ne serais pas contre l’idée d’un jour prochain partir, ensemble, en isolement, pour avancer, se juger, s’aider, se corriger… Réfléchissons-y ! J’adore voir comment les autres travaillent et leur montrer comment moi je m’y prends. C’est toujours stimulant, même pour un capricieux mégalomane. Dimitri est très occupé, j’en suis bien content.

     « Voilà comment, remplissant mes journées à ras bord, elles finissent par se terminer trop tôt. Alors je prends tout de même le temps de te féliciter comme il faut. Ton défi quotidien est difficile à tenir. Chaque soir avant de m’endormir (toujours trop tard), je me réserve un quart d’heure pour ton billet d’Adieu. Je trouve que cela progresse bien. En parallèle, je lis chaque matin le journal de Nabe que je te remercie de m’avoir prêté, une ou deux journées chaque fois, et j’ai l’impression de vivre plusieurs journées dans une seule et toutes se superposent bizarrement. »

     C’est effectivement plus de travail que je ne l’aurais imaginé. Le confinement n’aide pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, puisqu’il empêche l’anecdote et la vie mouvante. Il recentre, concentre et calme. Il faut alors écrire autre chose. Et quand on ajoute sur toutes ces montagnes des métamorphoses sentimentales et des tourbillons amoureux de forces jusqu’ici inconnues, le défi commence à peser. Sa remarque sur la superposition des vies, et des écritures, est intéressante. La tenue sept années durant par Marc-Édouard de son journal, sans se priver ni de vivre ni de produire autour, est réellement un tour de force qui m’impressionne. C’est une sensation très particulière de se savoir lu tous les soirs aussi bien par des inconnus que par des connaissances réelles : on se sent devenir leur petit personnage, et on le fait volontairement, comme quand on se déguise mais à l’envers…
     Avant de se lancer dans une très belle et érudite apologie de la lecture dont il considère constater la disparition à notre époque (nous avions eu une discussion contradictoire splendide à ce sujet dans la rue de Charonne qui s’était terminée par un malaise vagal de sa part et qui finira très certainement dans mon futur livre), et que je vais garder pour moi, Dimitri s’est autorisé une page entière uniquement écrite pour me détailler ce qu’il pense de mon écriture. Il ne m’apprend rien mais me rassure et me confirme des chantiers, plus ou moins importants, plus ou moins véridiques, sur lesquels je dois me pencher.

     « Laissons ma vie et parlons de ton écriture. J’ai profité du dimanche pour relire les deux numéros d’Adieu. La rétine au cœur m’a plu ; ce texte est efficace parce qu’il ne cherche pas à me convaincre d’une opinion que je partage déjà. D’ailleurs tu ne m’as pas convaincu : je troquerais sans hésitation n’importe quel Monet contre un chapitre des Misérables. On y trouve en germe tes défauts de style, notamment la surabondance de tirets – il faut tirer un trait sur tes tirets. Dans Les Boussolés ce sont les points d’exclamations qui sont excessifs. En y réfléchissant, il aurait pu être intéressant de croiser tes deux thèmes : chercher du Turner et du Malick sur la place de la République et regarder ces événements comme une œuvre de cinéma. Tu aurais pu publier d’excellents passages de ce texte au moment des manifestations de Gilets Jaunes : tout y était déjà. Du reste, il était essentiel. »

     Quelle drôle d’idée que de se retaper Adieu 1 (2016) ! Moi-même, conscient pourtant de ses grandes qualités, je ne m’y aventurerais pas. Ces deux textes dans ce premier numéro de ma revue seront pour toute ma vie et ma carrière mes premières publications. Je pense qu’on a fait pire ! J’y vois l’inexpérience, la jeunesse, les gimmicks des mentors, la maladresse, mais aussi les fulgurances, les intuitions, la patte déjà, toutes ces choses me semble-t-il très rares chez les très jeunes auteurs. Il a l’œil ! Les tirets que j’utilise beaucoup – et que je ne compte pas délaisser – étaient bien trop présents, forcés, comme to prove a point, dans ce texte sur Malick et Monet, c’est vrai. Toute la prose du texte, avec des jolis passages, est typique des tentatives des jeunes écrivains : on en fait trop, quoi qu’on fasse, quoi qu’on tente. Moi, j’ai publié immédiatement. C’est mon credo ! Le texte tient bien, cependant. Les Boussolés, dans lesquels je trouve les mêmes défauts de jeunesse, de fougue, de facilité, me semble tenir encore mieux. Le fond est très fort et posait les premiers plans et les premiers dessins du grand patron sur lequel je travaille depuis. Mais tout de même, personne n’a fait quoi que ce soit d’équivalent ni à l’époque, ni depuis, et il préfigurait bien ce dont je suis persuadé dorénavant : certains grands sujets de notre époque sont miens, et je suis le seul à pouvoir réellement les creuser. Ma détente vient de là…

     « Les Honteuses mêlent plus efficacement encore ta vie personnelle et tes opinions, mais depuis que j’ai lu Strindberg plus rien ne m’impressionne sur la question. De l’infériorité de la femme rendrait honteuses tes Honteuses ; mais nous ne sommes pas aussi suicidaires que lui et avons encore besoin des femmes dans notre vie. Au fond, ton Journal d’un confiné léger en dira peut-être plus encore sur les femmes que ces vingt belles pages dans Adieu. »

     Tout a déjà été fait, sauf ce qui est à dire, et il y a toujours à dire. Strindberg n’a pas connu 2018, 2019, 2029, mais nous oui. J’accepte d’être dominé lors de ce genre de comparaisons néanmoins, merci. J’ai réfusé d’écrire sur Matzneff, sur Polanski, sur toutes ces affaires plus récentes, parce que je trouvais systématiquement avoir tout dit, ou au moins sous-entendu, en vingt pages. Ce n’est pas rien… Je le pense encore aujourd’hui : synthèse médicale et profonde de #metoo et #balancetonporc avec ajouts vesperiens pour contenter certaines de mes névroses. La prose est bien plus mûre que dans le premier numéro de la revue, puisqu’il faut le préciser, Les Honteuses ouvre le numéro 2 (2018).

     « Je crois que les lecteurs apprécieront ton nouveau journal car tu y es concis. Deux paragraphes bien serrés suffisent pour parler d’un sujet que tu aimes. C’est le défaut de l’Asile des peureux : trop de vent pour dire des choses simples au sujet de Kanye West. On y trouve pourtant de beaux moments très finement travaillés. La longueur est un piège (…) Mais le défaut capital de ton écriture est la séparation trop longue entre le début de certaines phrases et leur fin : tu les entrecoupes de digressions en ajoutant des virgules et des virgules qui obligent parfois le lecteur à raccrocher des wagons trop éloignés. Ce qui est dit entre deux virgules digressives peut généralement se placer à la fin de la phrase, ou en former une nouvelle (…) Un bon lecteur demande des phrases simples, limpides et bien ordonnées. Ce sont les suffrages de ce lecteur qui nous intéressent. Tu aimes les phrases à retardement, les phrases en poupées russes, mais elles rendent moins fluide le développement de ta pensée. Cela dessert aussi l’élément poétique qui demande la fluidité d’un ruisseau pour s’écouler paisiblement (…) Il y a deux autres points, dont un qui en concerne trois : les points de suspension. Tu devrais t’en passer au maximum. S’il y a quelque chose à sous-entendre, pourquoi ne pas le faire entendre clairement ? Boileau n’est pas content ! L’autre point, c’est la virgule. L’enchaînement de virgules qui vise à rendre tes textes plus agressifs finit par rendre cette agressivité trop artificielle (…) Par contraste, certaines phrases récentes sont bien plus glissantes (…) Enfin, les contemporains de Nabe (sept milliards moins 35 000 décès liés au coronavirus) devraient s’interdire certains effets de style utilisés ou inventés par lui (…) »

     Ça en fait des choses, monsieur le professeur ! Professeur efficace puisque tout, ou presque est vrai. Bravo ! Je n’ai pas l’esprit d’escalier mais l’esprit floral, et mes pensées ne se perdent jamais mais digressent et se retardent comme des pétales qui se superposent ou des jungles qui se tordent et craquent. Proust a donné la fessée. L’âge qui passe et les pages qui s’empilent me font être absolument plus épuré dans le langage. La différence fondamentale cependant, en particulier sur la fluidité de la ponctuation, vient chez moi avec le travail. Je n’ai rien d’un travailleur laborieux mais au contraire tout d’un foudroyé fonceur. Plus je relis et plus je retravaille une fois le feu calmé, plus c’est clair, concis, et beau. Je pense que ceux qui apprécient d’ores et déjà mon foutras actuel seront très surpris et impressionnés par la finesse de ce que j’écris dans le livre que je travaille. C’est par lui qu’il faudra juger si j’ai réussi à gommer mes tares et à sublimer mes talents. Mon journal, c’est le contraire, et le compliment de Dimitri me surprend alors beaucoup ! Je l’écris à la vitesse de la lumière, je ne le relis toujours qu’une fois pour les coquilles, en en oubliant un paquet, et je balance la publication. C’est le niveau zéro de la relecture purement stylistique et littéraire, de l’attention à la fluidité, et c’est surtout tout en intuition – la mienne étant rarement concise. Alors si l’effet est inversé : miracle, tant mieux ! Je trouvais la prose de L’Asile des peureux assez relevée, agréable, et fine, bien moins polémique par endroits que d’habitude, et plus lyrique, tendre, rosée : au-delà de la page sur Kanye que je ne trouve pas trop longue, tu m’en dis la même chose, cher Dimitri, si je te comprends bien. Ma douleur littéraire n’est jamais celle de l’idée, de la page blanche, de la phrase ou du vocabulaire mais celle de la ponctuation. Je préfère la virgule au point. Terminer une phrase est chez moi un déchirement. C’est une violence que je m’inflige de plus en plus. Bien vu ! C’est un défaut qui ne me fait pas peur et dont je me sens plutôt chanceux de souffrir. Quant à Nabe, le fameux, c’est une remarque très intéressante : la filiation est si évidente et ma formation tellement assumée que je ne m’embarrasse plus tellement de ces considérations. Si j’écrivais un pastiche de Chrétien de Troyes, on continuerait de me rapprocher de Nabe. Ce sera mon fardeau comme le sien aura été Céline. C’est bête… Pour moi, c’est une bénédiction. Je lui piquais des gimmicks, plus jeune, grossiers, pas dramatiques mais voyants. Aujourd’hui, ils me font sourire. J’en garde sûrement encore : certains qui s’atténueront, avec le temps qui permet à tous les jeunes écrivains proches à leurs débuts de leurs modèles de s’en détacher doucement, certains que je garderai, en pleine conscience, parce que c’est le déroulement naturel de l’art. Ma grande confiance vient de ma conviction d’avoir mon propre son, très marqué, et surtout des angles systématiquement différents des siens. Nos obsessions aussi sont différentes, et parfois opposées. Je suis à côté de Nabe, ou plutôt à la suite de Nabe, de tant de façons, mais je ne suis plus un simple nabien. Je ne peux donc pas craindre, contrairement à tous les autres qui par inversion et confort complexé me font porter le chapeau, de faire le même livre que lui. Le livre sur lequel je travaille, par exemple, jamais Nabe ne pourrait l’écrire, ne serait-ce que par considération générationnelle (il m’a d’ailleurs avoué qu’il aurait rêvé de pouvoir le faire mais que c’était ma mission), de la même manière que je ne pouvais pas écrire Les Porcs. Mon autre chance c’est de n’avoir jamais été très intéressé par le Nabe styliste à nœud pap’ fantasmé par tous les petits salopards fans d’Apostrophes. Après toutes ces années, je crois avoir été influencé plus par l’homme que par l’auteur. Des traces sont visibles dans ce que je peux produire, et ce sera le cas toute ma vie, je l’espère bien, tout comme on peut entendre dans ma musique si unique certaines belles trouvailles de génies que j’ai aimés.

     « Tout cela n’est qu’une petite poussière à souffler pour faire briller ton talent. L’attention portée à ces détails te fera briller. Tu es l’un de nos meilleurs auteurs, c’est pourquoi je me permets de te le dire. Je commente la forme car je n’ai rien à opposer au fond : quand j’aurai quelque chose à en dire, j’écrirai mes propres textes comme avec La poule aux œufs d’or. Mon silence vaut consentement (…) Voilà donc l’état de ma vie en ces temps troublés, et bien que je continue à progresser dans mon labeur infernal, jonglant péniblement entre toutes mes vies, j’aurai chaque soir je l’espère le plaisir de te lire. »

     Je te remercie du fond du cœur, cher Dimitri, pour ces mots. J’espère que je vais être capable, ce soir, tous les soirs, et pour toutes les années à venir, de rendre grâce à ces compliments et à tous les espoirs que je ne me rendais finalement pas compte être portés par autant à mon endroit. Vivement la fin du confinement pour que je puisse retrouver ces camarades et leur apporter une attention équivalente à celle qu’ils m’offrent : je ne prends jamais ces instants comme étant acquis tant je sais que l’homme est d’ordinaire si fermé, incapable de ces confessions émouvantes et encourageantes, comme si la tendresse ou l’admiration avouées à un autre anéantissait leur fantasme de virilité sale. Je suis toujours admiratif de ceux qui parviennent à briser la barrière et à ouvrir leurs cœurs à d’autres comme Dimitri sait maintenant le faire, comme les hommes dont je publie les messages savent le faire, ces miraculés que j’ai la chance de voir fleurir autour de moi plus que jamais auparavant. Prions pour que cela grossisse encore, pas pour moi mais pour tout.
     Je suis à plat. Je recharge mes batteries en m’endormant devant un film, en synchronisation parfaite avec ma copine qui regarde le même de chez elle, comme les amoureux le font à l’adolescence, un film d’ailleurs intenable, d’une nullité sublime… Le début d’après-midi est là, il est temps de commencer la nuit.

David Vesper